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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/321

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QUELQUES RÉFLEXIONS.

devienne odieuse ou absurde au point d’être violemment abrogée au milieu des convulsions sociales. Toute loi sera développée, continuée, perfectionnée, et, par là, éternelle dans son essence. Les formes successives qu’elle aura revêtues en traversant les siècles pourront être enregistrées dans les archives de la famille humaine et gardées avec respect comme les monuments du passé, au lieu d’être lacérées et foulées aux pieds dans un jour de colère comme des prétentions tyranniques et des obstacles injustes.

« Quand ce jour, dont nous saluons l’aube dans notre pensée, sera venu pour nos descendants, cette vaine distinction des hommes forts et des grands hommes, des penseurs et des réalisateurs, des philosophes et des administrateurs, s’effacera comme un rêve des ténèbres. Le penseur, n’étant plus gêné dans son essor, pourra voir la société accepter ses décisions, et il ne sera plus nécessaire dans les vues providentielles que le martyre sanctionne toute démonstration nouvelle, tout essor de grandeur. L’homme d’action pourra donc être un homme de méditation, n’ayant plus à lutter contre les obstacles sans nombre et sans cesse renaissants qui absorbent et tuent aujourd’hui la raison et la vérité dans les âmes les plus énergiques. Et réciproquement, le penseur, n’étant plus livré à la risée des sots ou à la brutalité des puissants, ne risquera plus comme aujourd’hui de s’égarer à travers les abîmes et de tomber, par l’effet d’une réaction inévitable, dans des erreurs ou dans des travers causés par l’amertume et l’indignation de la souffrance. Jusque-là, nous verrons encore souvent, comme nous voyons toujours dans le passé, ces deux principes en lutte, le présent et l’avenir ; et, au lieu de s’unir et de s’entendre dans une œuvre commune, les hommes forts et les grands hommes se livrer une guerre acharnée ; les premiers, intelligents et grossiers malgré tout leur génie d’application, ne voyant que le jour présent et ne produisant que des faits éphémères sans valeur et sans effet le lendemain ; les seconds, injustes ou insensés, ne connaissant point assez les hommes de leur époque faute de pouvoir les étudier en paix et en liberté, présumant ou désespérant trop d’eux, se faisant de trop riantes illusions ou se livrant à de trop sombres découragements ; astres presque toujours voilés ! flambeaux tourmentés par le vent, qui presque tous s’éteignent dans l’orage sans avoir éclairé au delà d’un certain point de la route, malgré de rapides éclairs et de brillantes lueurs.

« Disons-le encore une fois, et posons-le en fait : cette erreur de la société engendre des vices inévitables chez ces hommes divers. Les hommes de force sont nécessairement enivrés et corrompus par l’ambition. Le besoin d’agir à tout prix sur des hommes ignorants ou vicieux les force d’abjurer dans leur cœur l’amour de la vérité et de la vertu. Voilà pourquoi je ne puis me résoudre à les placer aussi haut qu’ils le voudraient dans la hiérarchie des intelligences. Leur œuvre est facile, parce qu’ils profitent des éléments qu’ils trouvent dans l’humanité, au lieu d’imprimer à l’humanité une grandeur émanée de Dieu et d’eux-mêmes. Ce ne sont que d’habiles arrangeurs ; ils ne créent rien : une conscience timorée est un obstacle qu’ils ne connaissent plus, et, cet obstacle mis de côté, on ne sait pas combien la fortune et la puissance sont faciles à conquérir avec tant soit peu d’intelligence et d’activité. Pour agir dans un milieu corrompu, il est impossible de ne pas se corrompre soi-même, quoiqu’on soit parti avec une bonne intention. — De leur coté, les penseurs, les grands hommes, toujours rebutés par le spectacle de cette corruption, et toujours exaltés par le rêve d’un état meilleur, arrivent aisément à l’orgueil, à l’isolement, au dédain, à l’humeur sombre et méfiante, heureux quand ils s’arrêtent à l’hypocondrie et ne vont pas jusqu’à l’égarement du désespoir.

« De là, Jean-Jacques d’une part ; Jean-Jacques le penseur, l’homme de génie et de méditation, l’homme misérable, injuste et désespéré. De l’autre, Voltaire, Diderot et les holbachiens, les hommes du jour, les critiques pleins d’action et de succès (applicateurs de la philosophie du dix-huitième siècle, désorganisant la société sans songer sérieusement au lendemain, pensant, dénigrant et philosophant avec la multitude, hommes puissants, hommes forts, hommes nécessaires, chers au public, portés en triomphe, écrasant et méprisant le misanthrope Rousseau au lieu de le défendre ou de le venger des arrêts de l’intolérance religieuse, contre lesquels il semble qu’ils eussent dû, conformément à leurs principes, faire cause commune avec lui.

« C’est que ces hommes si forts pour détruire (et la destruction était l’œuvre de cette époque-là, œuvre moins sublime, mais aussi utile, aussi nécessaire que l’était l’œuvre de Jean-Jacques), c’est, dis-je, que ces hommes d’activité et de popularité ne méritaient pas, rigoureusement parlant, le titre de philosophes. On les appelait ainsi, parce que c’était la mode : tout ce qui n’était pas catholique ou protestant s’appelait philosophe ; mais ils n’étaient, à vrai dire, que des critiques d’un ordre élevé. Ce qui prouve la différence entre eux et Jean-Jacques, c’est que, dès ce temps, dans le monde, on appelait Jean-Jacques le philosophe, comme si on eût senti qu’il était le seul. On disait de Voltaire le philosophe de Ferney : il était un de ces philosophes du siècle, le plus grand, le plus puissant dans cet ordre de forces ; mais Jean-Jacques était le philosophe de tous les temps comme celui de tous les pays. Les définitions instinctives d’une époque ont parfois un sens plus profond qu’on ne pense.

« Nous savons quelle était cette époque où naquit Rousseau. Nous savons dans quel milieu il se développa. Il l’a exprimé dans ses Confessions avec un cynisme effrayant. Ce cynisme de certains détails, qu’un bon goût susceptible voudrait pouvoir supprimer, est pourtant bien nécessaire pour caractériser l’horreur et l’effroi de cet homme éminemment chaste par nature au milieu des turpitudes de son époque. Je ne pense pas que l’aveu des misères auxquelles il fut entraîné ait jamais été contagieux pour les jeunes gens qui l’ont lu. Lorsque, dépravé secrètement lui-même par l’imprudence ou l’abandon de ceux qui devaient veiller sur lui, il se charge consciencieusement de honte et de ridicule, il est difficile de l’accuser d’impudence. Lorsque, exposé à des dangers immondes, il se sent défaillir de dégoût et d’épouvante, il est impossible de méconnaître le sentiment qu’il veut inspirer à la jeunesse. Lorsque appelé dans les bras de madame de Warens, il éprouve quelque chose qui ressemble au remords de l’inceste, il faut bien reconnaître en lui une admirable pureté de sentiments. Enfin, lorsque à Venise il pleure sur la dégradation d’une belle courtisane, au lieu d’assouvir sa passion, on est vivement pénétré de cette soif de l’idéal, qui, en amour comme en philosophie, en fait de religion comme en fait de socialisme, domine toute la vie de Jean-Jacques Rousseau.

« Il arrive à Paris, au foyer de la civilisation et de la corruption. Le venin de la contagion s’empare de lui, car il est homme, et à quelle foi irait-il demander une force surhumaine ? Le catholicisme et le protestantisme tombent en ruine autour de lui, et, comme toutes les intelligences de son temps, il sent que son œuvre est de créer une foi nouvelle. Mais, au sortir d’une existence et d’un entourage comme ceux qu’il nous a dépeints dans la première partie des Confessions, où prendrait-il tout à coup cette vertu sauvage, cette réaction ardente contre la société, cette passion de la vérité et de la liberté vers lesquelles nous le voyons, plus tard, aspirer de toutes les forces de son âme ?

« Jusque-là j’avais été bon : dès lors je devins vertueux, ou du moins enivré de la vertu. Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée. Je ne jouai rien : je devins en effet tel que je parus ; et, pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence dans toute sa force, rien de grand et de beau ne peut entrer dans un cœur d’homme dont je ne fusse capable entre le ciel et moi. Voilà d’où naquit ma subite-éloquence : voilà d’où se répandit dans mes premiers livres ce feu vrai-