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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/31

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

tôt de cette dérogation aux habitudes de la famille. Madame Bricolin, dont l’empressement était instinctivement empreint de la mauvaise humeur qui constitue la seule mauvaise éducation en ce genre, eut soin de l’en instruire en lui demandant à tout propos pardon de ce que le service se faisait si mal et déroutait complètement ses servantes. Marcelle demanda et exigea dès lors qu’on reprit le lendemain les habitudes de la maison, assurant avec un sourire enjoué, qu’elle irait dîner au moulin d’Angibault, si on la traitait avec cérémonie.

— Et à propos de moulin, dit madame Bricolin après quelques phrases de politesse mal tournées, il faut que je fasse une scène à M. Bricolin. — Ah ! le voilà justement ! Dis donc, monsieur Bricolin, est ce que tu as perdu l’esprit, d’inviter ce meunier à dîner avec nous, un jour où madame la baronne nous fait l’honneur d’accepter notre repas ?

— Ah ! diable ! je n’y avais pas songé, répondit naïvement le fermier, ou plutôt… je pensais, quand j’ai invité Grand-Louis, que madame ne nous ferait pas cet honneur-là. M. le baron refusait toujours, tu sais bien… on le servait dans sa chambre, ce qui n’était guère commode, par parenthèse… Enfin, Thibaude, si ça déplaît à madame de manger avec ce garçon-là, tu le lui diras, toi qui n’as pas la langue dans ta poche ; moi, je ne m’en charge pas : j’ai fait la bêtise, ça me coûte de la réparer.

— Et ça me regarde comme de coutume ! dit l’aigre madame Bricolin, qui, étant l’aînée des filles Thibault, conservait son nom de famille féminisé, suivant l’ancien usage du pays. Allons, je vais renvoyer ton beau Louis à sa farine.

— Ce serait me faire beaucoup de peine, et je crois que je m’en irais moi-même, dit madame de Blanchemont d’un ton ferme et même un peu sec, qui imposa à la fermière ; j’ai déjeuné ce matin avec ce garçon, chez lui, et je l’ai trouvé si obligeant, si poli et si aimable, que ce serait un vrai chagrin pour moi de dîner sans lui ce soir.

— Vraiment ? dit la belle Rose, qui avait écouté Marcelle avec beaucoup d’attention et dont les yeux animés exprimaient une surprise mêlée de plaisir ; mais elle les baissa et devint toute rouge en rencontrant le regard scrutateur et menaçant de sa mère.

— Il en sera comme madame voudra, dit madame Bricolin ; et elle ajouta tout bas en s’adressant à sa servante qui avait le privilège de ses observations confidentielles quand elle était en colère :

— Ce que c’est que d’être un bel homme !

La Chounette (diminutif de Fanchon) sourit d’un air malicieux qui la rendit plus laide que de coutume. Elle trouvait le meunier un fort bel homme, en effet, et lui en voulait de ce qu’il ne lui faisait pas la cour.

— Allons ! dit M. Bricolin, le meunier dînera donc avec nous. Madame a raison de ne pas être fière. C’est le moyen de trouver toujours de la bonne volonté chez les autres. Rose, va donc appeler le Grand-Louis qui est par là dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table. Ça m’aurait coûté de faire un affront à ce garçon. Savez-vous, madame la baronne, que j’ai raison de tenir à ce meunier-là ? C’est le seul qui ne retienne pas double mesure et qui ne change pas le grain. Oui, c’est le seul du pays, le diable me confonde ! Ils sont tous plus voleurs les uns que les autres. D’ailleurs, le proverbe du pays le dit ; « Tout meunier, tout voleur. » Je les ai tous essayés, et je n’ai encore trouvé que celui-là qui ne fit pas de mauvais comptes et de vilains mélanges. Outre qu’il a toute sorte d’attentions pour nous. Il ne moudrait jamais mon froment à la meule qui vient de broyer de l’orge et du seigle. Il sait que cela gâte la farine et lui ôte sa blancheur. Il met de l’amour-propre à me contenter, parce qu’il sait que je tiens à avoir du beau pain sur ma table. C’est ma seule fantaisie, à moi ! Je suis humilié quand quelqu’un, venant chez moi, ne me dit pas : Ah ! le beau pain ! Il n’y a que vous, maître Bricolin, pour faire du pareil blé ! — Tout blé d’Espagne, mon cher, on s’en flatte !

— Il est certain qu’il est magnifique, votre pain ! dit Marcelle, pour faire valoir le meunier autant que pour satisfaire la vanité de M. Bricolin.

— Ah ! mon Dieu ! que de soucis pour un œil de plus ou de moins dans le pain, et pour un boisseau de plus ou de moins par semaine ! dit madame Bricolin. Quand nous avons des meuniers beaucoup plus près, et un moulin au bas du terrier, avoir affaire à un homme qui demeure à une lieue d’ici !

— Qu’est-ce que ça te fait ? dit M. Bricolin, puisqu’il vient chercher les sacs et qu’il les rapporte sans prendre un grain de blé de plus que la mouture [1] ? D’ailleurs, il a un beau et bon moulin, deux grandes roues neuves, un fameux réservoir, et l’eau ne manque jamais chez lui. C’est agréable de ne jamais attendre.

— Et puis, comme il vient de loin, dit la fermière, vous vous croyez toujours obligé de l’inviter à dîner ou à goûter ; voilà une économie !

Le meunier en arrivant mit fin à cette discussion conjugale. M. Bricolin se contentait, quand sa femme le grondait, de hausser un peu les épaules, et de parler un peu plus vite que de coutume. Il lui pardonnait son humeur acariâtre, parce que l’activité et la parcimonie de sa ménagère lui étaient fort utiles.

— Allons, donc, Rose, s’écria madame Bricolin à sa fille, qui rentrait avec le Grand-Louis, nous t’attendons pour nous mettre à table. Tu aurais bien pu faire avertir le meunier par la Chounette, au lieu d’y courir toi-même.

— Mon père me l’avait commandé, dit Rose.

— Et vous n’y seriez pas venue sans cela, j’en suis bien sûr, dit le meunier tout bas à la jeune fille.

— C’est pour me remercier d’être grondée à cause de vous que vous me dites cela ? répondit Rose sur le même ton.

Marcelle n’entendit pas ce qu’ils se disaient, mais ces paroles furtives échangées entre eux, la rougeur de Rose, et l’émotion du Grand-Louis la confirmèrent dans les soupçons que lui avait déjà fait concevoir l’aversion de madame Bricolin pour le pauvre farinier : la belle Rose était l’objet des pensées du meunier d’Angibault.

XI.

LE DÎNER À LA FERME.

Désireuse de servir les intérêts de cœur de son nouvel ami, et n’y voyant pas de danger pour mademoiselle Bricolin, puisque son père et sa grand’mère paraissaient favoriser le Grand-Louis, madame de Blanchemont affecta de lui parler beaucoup durant le repas, et d’amener la conversation sur les sujets où véritablement son instruction et son intelligence le rendaient très-supérieur à toute la famille Bricolin, peut-être à la charmante Rose elle-même. En agriculture, considérée comme science naturelle plus que comme expérimentation commerciale, en politique, considérée comme recherche du bonheur et de la justice humaine ; en religion et en morale, le Grand-Louis avait des notions élémentaires, mais justes, élevées, marquées au coin du bon sens, de la perspicacité et de la noblesse de l’âme, qui n’avaient jamais été mises en lumière à la ferme. Les Bricolin n’y avaient jamais que des sujets de conversation grossièrement vulgaires, et tout l’esprit qu’on y dépensait était tourné en propos dénigrants et peu charitables contre le prochain. Grand-Louis, n’aimant ni les lieux communs ni les méchancetés, y parlait peu et n’avait jamais fait remarquer sa capacité. M. Bricolin avait décrété qu’il était fort sot comme tous les beaux hommes, et Rose, qui l’avait toujours trouvé amoureux craintif ou mécontent, c’est-à-dire

  1. On ne paie jamais les meuniers dans la Vallée-Noire : ils prélèvent leur part de grain avec plus ou moins de fidélité sur la mouture, et ils sont généralement plus honnêtes que ne le prétend M. Bricolin. Quand ils ont beaucoup de pratiques, ils retirent de cette industrie beaucoup plus que leur consommation, et peuvent se livrer à un petit commerce de grains.