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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/307

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LEONE LEONI.

marquis dans une sorte de délire ; mais change de chemise, car tu as le sang d’Henryet sur ton jabot ! »



C’était une chose très belle à voir… que ce duel au couteau. (Page 31.)

Leoni tomba la face contre terre en poussant des cris inarticulés. Je perdis tout à fait la raison, et il me semble que je répétai ses cris en imitant avec une servilité stupide l’inflexion de sa voix et les convulsions de sa poitrine. Il me crut folle, et, se relevant avec terreur, il vint à moi. Je crus qu’il allait me tuer ; je me jetai dans la ruelle en criant : « Grâce ! grâce ! je ne le dirai pas ! » et je m’évanouis au moment où il me saisissait pour me relever et me secourir.

XIX

Je m’éveillai encore dans ses bras, et jamais il n’eut tant d’éloquence, tant de tendresse et tant de larmes pour implorer son pardon. Il avoua qu’il était le dernier des hommes ; mais il me dit qu’une seule chose le relevait à ses propres yeux, c’était l’amour qu’il avait toujours eu pour moi, et qu’aucun de ses vices, aucun de ses crimes, n’avait eu la force d’étouffer. Jusque-là il s’était débattu contre les apparences qui l’accusaient de toutes parts. Il avait lutté contre l’évidence pour conserver mon estime. Désormais, ne pouvant plus se justifier par le mensonge, il prit une autre voie et embrassa un nouveau rôle pour m’attendrir et me vaincre. Il se dépouilla de tout artifice (peut-être devrais-je dire de toute pudeur), et me confessa toutes les turpitudes de sa vie. Mais, au milieu de cet abîme, il me fit voir et comprendre ce qu’il y avait de vraiment beau en lui, la faculté d’aimer, l’éternelle vigueur d’une âme où les plus rudes fatigues, les plus dangereuses épreuves n’éteignaient point le feu sacré. — Ma conduite est vile, me dit-il ; mais mon cœur est toujours noble ; il saigne toujours de ses torts ; il a conservé, aussi énergique, aussi pur que dans sa première jeunesse, le sentiment du juste et de l’injuste, l’horreur du mal qu’il commet, l’enthousiasme du beau qu’il contemple. Ta patience, tes vertus, ta bonté angélique, ta miséricorde inépuisable comme celle de Dieu, ne peuvent s’exercer en faveur d’un être qui les comprenne mieux et qui les admire davantage. Un homme de mœurs régulières et de conscience délicate les trouverait plus naturelles et les apprécierait moins. Avec cet homme-là d’ailleurs tu ne