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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/304

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LEONE LEONI.

je vis qu’il n’était pas moins effrayé. Il mit en œuvre toutes les ressources de son esprit pour conquérir ma bienveillance et ma discrétion. Je lui fis avouer pourtant qu’il connaissait jusqu’à un certain point les turpitudes de son élève, et je le forçai de me raconter son histoire. En ceci Zanini manqua de prudence : il aurait dû soutenir obstinément qu’il les ignorait ; mais la dureté avec laquelle je le menaçais de dévoiler les hôtes qu’il avait introduits lui fit perdre la tête. Je le quittai avec la conviction qu’il était un drôle, aussi lâche, mais plus circonspect que les deux autres. Je lui gardai le secret par prudence pour moi-même. Je craignais que l’ascendant qu’il avait sur la princesse X… ne l’emportât sur ma loyauté, qu’il n’eût l’habileté de me faire passer auprès d’elle pour un imposteur ou pour un fou, et qu’il ne rendit ma conduite ridicule. J’étais las de cette sale aventure. Je n’y pensai plus et quittai Paris trois mois après. Vous savez quelle fut la première personne que mes yeux cherchèrent dans le bal de Delpech. J’étais encore amoureux de vous, et, arrivé depuis une heure, j’ignorais que vous alliez vous marier. Je vous découvris au milieu de la foule ; je m’approchai de vous et je vis Leoni à vos côtés. Je crus faire un rêve, je crus qu’une ressemblance m’abusait. Je fis des questions, et je m’assurai que votre fiancé était le chevalier d’industrie qui m’avait volé trois ou quatre cents louis. Je n’espérai point le supplanter, je crois même que je ne le désirais pas. Succéder dans votre cœur à un pareil homme, essuyer peut-être sur vos joues la trace de ses baisers, était une pensée qui glaçait mon amour. Mais je jurai qu’une fille innocente et une honnête famille ne seraient pas dupes d’un misérable. Vous savez que notre explication ne fut ni longue ni verbeuse ; mais votre fatale passion fit échouer l’effort que je faisais pour vous sauver.

Henryet se tut. Je baissai la tête, j’étais accablée ; il me semblait que je ne pourrais plus regarder personne en face. Henryet continua :

— Leoni se tira fort habilement d’affaire en enlevant sa fiancée sous mes yeux, c’est-à-dire le million en diamants qu’elle portait sur elle. Il vous cacha, vous et vos joyaux, je ne sais où. Au milieu des larmes répandues sur le sort de sa fille, votre père pleura un peu ses belles pierreries si bien montées. Un jour il lui arriva de dire naïvement devant moi que ce qui lui faisait le plus de peine dans ce vol, c’est que les diamants seraient vendus à moitié prix à quelque juif, et que ces belles montures, si bien travaillées, seraient brisées et fondues par le receleur, qui ne voudrait pas se compromettre. — C’était bien la peine de faire un tel travail ! disait-il en pleurant ; c’était bien la peine d’avoir une fille et de tant l’aimer !

Il paraît que votre père eut raison ; car avec le produit de son rapt, Leoni ne trouva moyen de briller à Venise que trois mois. Le palais de ses pères avait été vendu, et maintenant il était à louer. Il le loua et rétablit, dit-on, son nom sur la corniche de la cour intérieure, n’osant pas le mettre sur la porte principale. Comme il n’est décidément connu pour un filou que par très-peu de personnes, sa maison fut de nouveau le rendez-vous de beaucoup d’hommes comme il faut, qui sans doute y furent dupés par ses associés. Mais peut-être la crainte qu’il avait d’être découvert l’empêcha-t-elle de se joindre à eux, car il fut bientôt ruiné de nouveau. Il se contenta sans doute de tolérer le brigandage que ces scélérats commettaient chez lui ; il est à leur merci, et n’oserait se défaire de ceux qu’il déteste le plus. Maintenant il est, comme vous le savez, l’amant en titre de la princesse Zagarolo ; cette dame, qui a été fort belle, est désormais flétrie et condamnée à mourir prochainement d’une maladie de poitrine… On pense qu’elle léguera tous ses biens à Leoni, qui feint pour elle un amour violent ; et qu’elle aime elle-même avec passion. Il guette l’heure de son testament. Alors vous redeviendrez riche, Juliette. Il a dû vous le dire : encore un peu de patience, et vous remplacerez la princesse dans sa loge au spectacle ; vous irez à la promenade dans ses voilures, dont vous ferez seulement changer l’écusson ; vous serrerez votre amant dans vos bras sur le lit magnifique où elle sera morte, vous pourrez même porter ses robes et ses diamants.

Le cruel Henryet en dit peut-être davantage, mais je n’entendis plus rien, je tombai à terre dans des convulsions terribles.

XVII.

Quand je revins à moi, je me trouvai seule avec Leoni. J’étais couchée sur un sofa. Il me regardait avec tendresse et avec inquiétude.

— Mon âme, me dit-il lorsqu’il me vit reprendre l’usage de mes sens, dis-moi ce que tu as ! Pourquoi t’ai-je trouvée dans un état si effrayant ? Où souffres-tu ? Quelle nouvelle douleur as-tu éprouvée ?

— Aucune, lui répondis-je. Et je disais vrai, car en ce moment je ne me souvenais plus de rien.

— Tu me trompes, Juliette, quelqu’un t’a fait de la peine. La servante qui était auprès de toi quand je suis arrivé m’a dit qu’un homme était venu te voir ce matin, qu’il était resté longtemps avec toi, et qu’en sortant il avait recommandé qu’on te portât des soins. Quel est cet homme, Juliette ?

Je n’avais jamais menti de ma vie, il me fut impossible de répondre. Je ne voulais pas nommer Henryet. Leoni fronça le sourcil. — Un mystère ! dit-il, un mystère entre nous ! je ne t’en aurais jamais crue capable. Mais tu ne connais personne ici !… Est-ce que… ? Si c’était lui, il n’y aurait pas assez de sang dans ses veines pour laver son insolence… Dis-moi la vérité, Juliette, est-ce que Chalm est venu te voir ? est-ce qu’il t’a encore poursuivie de ses viles propositions et de ses calomnies contre moi ?

— Chalm ! lui dis-je, est-ce qu’il est à Milan ? Et j’éprouvai un sentiment d’effroi qui dut se peindre sur ma figure, car Leoni vit que j’ignorais l’arrivée du vicomte.

— Si ce n’est pas lui, dit-il en se parlant à lui-même, qui peut être ce faiseur de visites qui reste trois heures enfermé avec ma femme et qui la laisse évanouie ? Le marquis ne m’a pas quitté de la journée.

— Ô ciel ! m’écriai-je, tous vos odieux compagnons sont donc ici ! Faites, au nom du ciel, qu’ils ne sachent pas où je demeure, et que je ne les voie pas.

— Mais quel est donc l’homme que vous voyez et à qui vous ne refusez pas l’entrée de votre chambre ? dit Leoni, qui devenait de plus en plus pensif et pâle. Juliette, répondez-moi, je le veux, entendez-vous ?

Je sentis combien ma position devenait affreuse. Je joignis mes mains en tremblant et j’invoquai le ciel en silence.

— Vous ne répondez pas, dit Leoni. Pauvre femme ! vous n’avez guère de présence d’esprit. Vous avez un amant, Juliette ! Vous n’avez pas tort, puisque j’ai une maîtresse. Je suis un sot de ne pouvoir le souffrir quand vous acceptez le partage de mon cœur et de mon lit. Mais il est certain que je ne puis être aussi généreux. Adieu.

Il prit son chapeau et mit ses gants avec une froideur convulsive, tira sa bourse, la posa sur la cheminée, et sans m’adresser un mot de plus, sans jeter un regard sur moi, il sortit. Je l’entendis s’éloigner d’un pas égal et descendre l’escalier sans se presser.

La surprise, la consternation et la peur m’avaient glacé le sang. Je crus que j’allais devenir folle ; je mis mon mouchoir dans ma bouche pour étouffer mes cris, et puis, succombant à la fatigue, je retombai dans un accablement stupide.

Au milieu de la nuit, j’entendis du bruit dans la chambre ; j’ouvris les yeux et je vis, sans comprendre ce que je voyais, Leoni qui se promenait avec agitation, et le marquis assis à une table et vidant une bouteille d’eau-de-vie. Je ne fis pas un mouvement. Je n’eus pas l’idée de chercher à savoir ce qu’ils faisaient là ; mais peu à peu leurs paroles, en frappant mes oreilles, arrivèrent jusqu’à mon intelligence et prirent un sens.

— Je te dis que je l’ai vu et que j’en suis sûr, disait le marquis. Il est ici.