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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/30

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

et à nos autres chers parents, une nouvelle qui vous affectera, j’en suis sûre, plus que moi. Vous m’avez souvent fait part de vos appréhensions, et nous avons trop causé du sujet qui m’occupe en ce moment pour que vous ne m’entendiez pas à demi-mot. Il n’y a plus rien (mais rien) de la fortune d’Édouard. De la mienne, il reste deux cent cinquante mille ou trois cent mille francs. Je ne connais encore ma situation que par un homme qui serait intéressé à exagérer le désastre, si la chose était possible, mais qui a trop de bon sens pour tenter de me tromper, puisque demain, après-demain, je puis m’instruire par moi-même. Je vous renvoie le bon Lapierre, et n’ai pas besoin de vous engager à le reprendre chez vous. Vous me l’aviez donné pour qu’il mît un peu d’ordre et d’économie dans les dépenses de la maison. Il a fait son possible ; mais qu’était-ce que ces épargnes domestiques, lorsqu’au dehors la prodigalité était sans contrôle et sans limites ? De petites raisons qu’il vous expliquera lui-même me forcent à brusquer son départ ; voilà pourquoi je vous écris en courant, et sans entrer dans des détails que je ne possède pas moi-même, et qui viendront plus tard. Je tiens à ce que Lapierre vous voie seule et vous remette ceci, afin que vous ayez quelques heures ou quelques jours au besoin pour préparer le comte à cette révélation. Vous l’adoucirez en lui disant mille fois tout ce que vous savez de moi, combien je suis indifférente aux jouissances de la richesse, et combien je suis incapable de maudire qui que ce soit et quoi que ce soit dans le passé. Comment ne pardonnerais-je pas à celui qui a eu le malheur de ne pas vivre assez pour tout réparer ! Chère maman, que sa mémoire reçoive de votre cœur et du mien une entière et facile absolution !

« Maintenant, deux mots sur Édouard et sur moi, qui ne faisons qu’un dans cette épreuve de la destinée. Il me restera, je l’espère, de quoi pourvoir à tous ses besoins et à son éducation. Il n’est pas d’âge à s’affliger de pertes qu’il ignore et qu’il sera bon de lui laisser ignorer autant que possible lorsqu’il sera capable de les comprendre. N’est-il pas heureux pour lui que ce changement dans sa situation s’opère avant qu’il ait pu se faire un besoin de vivre dans l’opulence ? Si c’est un malheur d’être réduit au nécessaire (ce n’en est pas un à mes yeux), il ne le sentira pas, et, habitué désormais à vivre modestement, il se croira assez riche. Puisqu’il était destiné à tomber dans une condition médiocre, c’est donc un bienfait de la Providence de l’y avoir fait descendre dans un âge où la leçon, loin d’être amère, ne peut que lui être utile. Vous me direz que d’autres héritages lui sont réservés. Je suis étrangère à cet avenir, et ne veux, en aucune façon, en profiter d’avance. Je refuserais presque comme un affront les sacrifices que sa famille voudrait s’imposer pour me procurer ce qu’on appelle un genre de vie honorable. Dans l’appréhension de ce que je viens d’apprendre, j’avais déjà fait mon plan de conduite. Je viens de m’y conformer, et rien au monde ne m’en fera départir. Je suis résolue à m’établir en province, au fond d’une campagne, où j’habituerai les premières années de mon fils à une vie laborieuse et simple, et où il n’aura pas le spectacle et le contact de la richesse d’autrui pour détruire le bon effet de mes exemples et de mes leçons. Je ne perds pas l’espérance d’aller vous le présenter quelquefois, et vous verrez avec plaisir un enfant robuste et enjoué, au lieu de cette frêle et rêveuse créature pour l’existence de laquelle nous n’avions cessé de trembler. Je sais les droits que vous avez sur lui et le respect que je dois à vos volontés et à vos conseils ; mais j’espère que vous ne blâmerez pas mon projet, et que vous me laisserez gouverner cette enfance durant laquelle les soins assidus d’une mère et les salutaires influences de la campagne seront plus utiles que les leçons superficielles d’un professeur grassement payé, des exercices de manège et des promenades en voiture au bois de Boulogne. Quant à moi, ne vous inquiétez nullement ; je n’ai aucun regret à ma vie nonchalante et à mon entourage d’oisiveté. J’aime la campagne de passion, et j’occuperai les longues heures que le monde ne me volera plus à m’instruire pour instruire mon fils. Vous avez eu jusqu’ici quelque confiance en moi, voici le moment d’en avoir une entière. J’ose y compter, sachant que vous n’avez qu’à interroger votre âme énergique et votre cœur profondément maternel pour comprendre mes desseins et mes résolutions.

« Tout cela rencontrera bien quelque opposition dans les idées de la famille ; mais quand vous aurez prononcé que j’ai raison, tous seront de votre avis. Je remets donc notre présent et notre avenir entre vos mains, et je suis avec dévouement, tendresse et respect, à vous pour la vie.

Marcelle. »

Suivait un post-scriptum relatif à Suzette, et la demande d’envoyer l’homme d’affaires de la famille au Blanc, afin qu’il pût constater la ruine de cette fortune territoriale et s’occuper activement de la liquidation. Quant à ses affaires personnelles, Marcelle voulait et pouvait les liquider elle-même avec l’aide des hommes compétents de la localité.

La seconde lettre était adressée à Henri Lémor :

« Henri, quel bonheur ! quelle joie ! je suis ruinée. Vous ne me reprocherez plus ma richesse, vous ne haïrez plus mes chaînes dorées. Je redeviens une femme que vous pouvez aimer sans remords, et qui n’a plus de sacrifices à s’imposer pour vous. Mon fils n’a plus de riche héritage à recueillir, du moins immédiatement. J’ai le droit désormais de l’élever comme vous l’entendez, d’en faire un homme, de vous confier son éducation, de vous livrer son âme tout entière. Je ne veux pas vous tromper, nous aurons peut-être une petite lutte à soutenir contre la famille de son père, dont l’aveugle tendresse et l’orgueil aristocratique voudront le rendre au monde en l’enrichissant malgré moi. Mais nous triompherons avec de la douceur, un peu d’adresse et beaucoup de fermeté. Je me tiendrai assez loin de leur influence pour la paralyser, et nous entourerons d’un doux mystère le développement de cette jeune âme. Ce sera l’enfance de Jupiter au fond des grottes sacrées. Et quand il sortira de cette divine retraite pour essayer sa puissance, quand la richesse viendra le tenter, nous lui aurons fait une âme forte contre les séductions du monde et la corruption de l’or. Henri, je me berce des plus douces espérances, ne venez pas les détruire avec des doutes cruels et des scrupules que j’appellerais alors pusillanimes. Vous me devez votre appui et votre protection, maintenant que je vais m’isoler d’une famille pleine de sollicitude et de bonté, mais que je quitte et vais combattre par la seule raison qu’elle ne partage pas vos principes. Ce que je vous ai écrit, il y a deux jours, en quittant Paris, est donc pleinement et facilement confirmé par ce billet. Je ne vous appelle pas auprès de moi maintenant, je ne le dois pas, et la prudence, d’ailleurs, exige que je reste assez longtemps sans vous voir, pour qu’on n’attribue pas à mes sentiments pour vous l’exil que je m’impose. Je ne vous dis pas le lieu que j’aurai choisi pour ma retraite, je l’ignore. Mais dans un an, Henri, cher Henri, à partir du 15 août, vous viendrez me rejoindre où je serai fixée alors et où je vous appellerai. Jusque là, si vous ne partagez pas ma confiance en moi-même, j’aime mieux que vous ne m’écriviez pas… Mais aurai-je la force de vivre un an sans rien savoir de vous ! Non, ni vous non plus ! Écrivez donc deux mots, seulement pour dire : J’existe et j’aime ! Et vous adresserez pour moi à mon fidèle vieux Lapierre à l’hôtel de Blanchemont. Adieu, Henri. Oh ! si vous pouviez lire dans mon cœur et voir que je vaux mieux que vous ne pensez ! — Édouard se porte bien, il ne vous oublie pas. Lui seul désormais me parlera de vous.

M. B. »

Ayant cacheté ces deux lettres, Marcelle qui n’avait plus d’autre vanité au monde que la beauté angélique de son fils, rafraîchit un peu la toilette d’Édouard, et traversa la cour de la ferme. On l’attendait pour dîner, et, pour lui faire honneur, on avait mis le couvert dans le salon, vu qu’on n’avait pas d’autre salle à manger que la cuisine, où l’on ne craignait pas de salir les meubles, et où madame Bricolin se trouvait beaucoup plus à portée des mets qu’elle confectionnait elle-même avec l’aide de sa belle-mère et de sa servante ; Marcelle s’aperçut bien-