Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/290

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
15
LEONE LEONI.


X.

Il fut dehors pendant tout le jour. Le lendemain il sortit de bonne heure. Il semblait fort affairé ; mais son humeur était plus joyeuse que je ne l’avais encore vue. Cela me donna le courage de m’ennuyer encore douze heures, et chassa la triste impression que me causait cette maison silencieuse et froide. Dans l’après-midi, pour me distraire un peu, j’essayai de la parcourir ; elle était fort ancienne : des restes d’ameublement suranné, des lambeaux de tenture et quelques tableaux à demi dévorés par les rats occupèrent mon attention ; mais un objet plus intéressant pour moi me rejeta dans d’autres pensées. En entrant dans la chambre où avait couché Leoni, je vis à terre le fameux coffre ; il était ouvert et entièrement vide. J’eus l’âme soulagée d’un grand poids. Le dragon inconnu enfermé dans ce coffre s’était donc envolé ; la destinée terrible qu’il me semblait représenter ne pesait donc plus sur nous ! — Allons, me dis-je en souriant, la boîte de Pandore s’est vidée ; l’espérance est restée pour moi.

Comme j’allais me retirer, mon pied se posa sur un petit morceau d’ouate oublié à terre au milieu de la chambre avec des lambeaux de papiers de soie chiffonnés. Je sentis quelque chose qui résistait, et je le relevai machinalement. Mes doigts rencontrèrent le même corps solide au travers du coton, et en l’écartant j’y trouvai une épingle en gros brillants que je reconnus aussitôt pour appartenir à mon père, et pour m’avoir servi le jour du dernier bal à attacher une écharpe sur mon épaule. Cette circonstance me frappa tellement que je ne pensai plus au coffre ni au secret de Leoni. Je ne sentis plus qu’une vague inquiétude pour ces bijoux que j’avais emportés dans ma fuite, et dont je ne m’étais plus occupée depuis, pensant que Leoni les avait renvoyés sur-le-champ. La crainte que cette démarche n’eût été négligée me fut affreuse ; et lorsque Leoni rentra, la première chose que je lui demandai ingénument fut celle-ci : — Mon ami, n’as-tu pas oublié de renvoyer les diamants de mon père lorsque nous avons quitté Bruxelles ?

Leoni me regarda d’une étrange manière. Il semblait vouloir pénétrer jusqu’aux plus intimes profondeurs de mon âme.

— Qu’as-tu à ne pas me répondre ? lui dis-je ; qu’est-ce que ma question a d’étonnant ?

— À quel diable de propos vient-elle ? reprit-il avec tranquillité.

— C’est qu’aujourd’hui, répondis-je, je suis entrée dans ta chambre par désœuvrement, et j’ai trouvé ceci par terre. Alors la crainte m’est venue que, dans le trouble de nos voyages et l’agitation de notre fuite, tu n’eusses absolument oublié de renvoyer les autres bijoux. Quant à moi, je te l’ai à peine demandé ; j’avais perdu la tête.

En achevant ces mots, je lui présentai l’épingle. Je parlais si naturellement et j’avais si peu l’idée de le soupçonner qu’il le vit bien ; et prenant l’épingle avec le plus grand calme :

— Parbleu ! dit-il, je ne sais comment cela se fait. Où as-tu trouvé cela ? Es-tu sûre que cela vienne de ton père et n’ait pas été oublié dans cette maison par ceux qui l’ont occupée avant nous ?

— Oh ! lui dis-je, voici auprès du contrôle un cachet imperceptible : c’est la marque de mon père. Avec une loupe tu y verras son chiffre.

— À la bonne heure, dit-il ; cette épingle sera restée dans un de nos coffres de voyage, et je l’aurai fait tomber ce matin en secouant quelque harde. Heureusement c’est le seul bijou que nous ayons emporté par mégarde ; tous les autres ont été remis à une personne sûre et adressés à Delpech, qui les aura exactement remis à ta famille. Je ne pense pas que celui-ci vaille la peine d’être rendu ; ce serait imposer à ta mère une triste émotion de plus pour bien peu d’argent.

— Cela vaut encore au moins dix mille francs, répondis-je.

— Eh bien, garde-le jusqu’à ce que tu trouves une occasion pour le renvoyer. Ah ça ! es-tu prête ? les malles sont-elles refermées ? Il y a une gondole à la porte, et ta maison t’attend avec impatience ; on sert déjà le souper.

Une demi-heure après nous nous arrêtâmes à la porte d’un palais magnifique. Les escaliers étaient couverts de tapis de drap amarante ; les rampes, de marbre blanc, étaient chargées d’orangers en fleurs, en plein hiver, et de légères statues qui semblaient se pencher sur nous pour nous saluer. Le concierge et quatre domestiques en livrée vinrent nous aider à débarquer. Leoni prit le flambeau de l’un d’eux, et, l’élevant, il me fit lire sur la corniche du péristyle cette inscription en lettres d’argent sur un fond d’azur : Palazzo Leoni. — Ô mon ami, m’écriai-je, tu ne nous avais donc pas trompés ? Tu es riche et noble, et je suis chez toi !

Je parcourus ce palais avec une joie d’enfant. C’était un des plus beaux de Venise. L’ameublement et les tentures, éclatants de fraîcheur, avaient été copiés sur les anciens modèles, de sorte que les peintures des plafonds et l’ancienne architecture étaient dans une harmonie parfaite avec les accessoires nouveaux. Notre luxe de bourgeois et d’hommes du Nord est si mesquin, si entassé, si commun, que je n’avais jamais conçu l’idée d’une pareille élégance. Je courais dans les immenses galeries comme dans un palais enchanté ; tous les objets avaient pour moi des formes inusitées, un aspect inconnu ; je me demandais si je faisais un rêve, et si j’étais vraiment la patronne et la reine de toutes ces merveilles. Et puis, cette splendeur féodale m’entourait d’un prestige nouveau. Je n’avais jamais compris le plaisir ou l’avantage d’être noble. En France on ne sait plus ce que c’est, en Belgique on ne l’a jamais su. Ici, le peu de noblesse qui reste est encore fastueux et fier ; on ne démolit pas les palais, on les laisse tomber. Au milieu de ces murailles chargées de trophées et d’écussons, sous ces plafonds armoriés, en face de ces aïeux de Leoni peints par Titien et Véronèse, les uns graves et sévères sous leurs manteaux fourrés, les autres élégants et gracieux sous leur justaucorps de satin noir, je comprenais cette vanité du rang, qui peut être si brillante et si aimable quand elle ne décore pas un sot. Tout cet entourage d’illustration allait si bien à Leoni, qu’il me serait impossible aujourd’hui encore de me le représenter roturier. Il était vraiment bien le fils de ces hommes à barbe noire et à mains d’albâtre, dont Van Dyck a immortalisé le type. Il avait leur profil d’aigle, leurs traits délicats et fins, leur grande taille, leurs yeux à la fois railleurs et bienveillants. Si ces portraits avaient pu marcher, ils auraient marché comme lui ; s’ils avaient parlé, ils auraient eu son accent. — Eh quoi ! lui disais-je en le serrant dans mes bras, c’est toi, mon seigneur Leone Leoni, qui étais l’autre jour dans ce chalet entre les chèvres et les poules, avec une pioche sur l’épaule et une blouse autour de ta taille ? C’est toi qui as vécu six mois ainsi avec une pauvre fille sans nom et sans esprit, qui n’a d’autre mérite que de t’aimer ? Et tu vas me garder près de toi, tu vas m’aimer toujours, et me le dire chaque matin, comme dans le chalet ? Oh ! c’est un sort trop élevé et trop beau pour moi ; je n’avais pas aspiré si haut, et cela m’effraie en même temps que cela m’enivre.

— Ne sois pas effrayée, me dit-il en souriant, sois toujours ma compagne et ma reine. À présent, viens souper, j’ai deux convives à te présenter. Arrange tes cheveux, sois jolie ; et quand je t’appellerai ma femme, n’ouvre pas de grands yeux étonnés.

Nous trouvâmes un souper exquis sur une table étincelante de vermeil, de porcelaines et de cristaux. Les deux convives me furent gravement présentés ; ils étaient Vénitiens, tous deux agréables de figure, élégants dans leurs manières, et, quoique bien inférieurs à Leoni, ayant dans la prononciation et dans la tournure d’esprit une certaine ressemblance avec lui. Je lui demandai tout bas s’ils étaient ses parents.

— Oui, me répondit-il tout haut en riant, ce sont mes cousins.