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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/288

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13
LEONE LEONI.

vage : nous l’appelions Daine. La vache s’appelait Pâquerette. Elle était rousse et rayée de noir transversalement, comme un tigre. Elle passait sa tête sur mon épaule ; et, quand Leoni me trouvait ainsi, il m’appelait sa Vierge à la crèche. Il me jetait mon album et me dictait ses vers, qui m’étaient presque toujours adressés. C’étaient des hymnes d’amour et de bonheur qui me semblaient sublimes, et qui devaient l’être. Je pleurais sans rien dire en les écrivant ; et quand j’avais fini : «Eh bien ! me disait Leoni, tu les trouves mauvais ?» Je relevais vers lui mon visage baigné de larmes : il riait et m’embrassait avec transport.

Et puis il s’asseyait sur le fourrage embaumé et me lisait des poésies étrangères, qu’il me traduisait avec une rapidité et une précision inconcevables. Pendant ce temps je filais du lin dans le demi-jour de l’étable. Il faut savoir quelle est la propreté exquise des étables suisses pour comprendre que nous eussions choisi la nôtre pour salon. Elle était traversée par un rapide ruisseau d’eau de roche qui la balayait à chaque instant et qui nous réjouissait de son petit bruit. Des pigeons familiers y buvaient à nos pieds, et, sous la petite arcade par laquelle l’eau rentrait, des moineaux hardis venaient se baigner et dérober quelques graines. C’était l’endroit le plus frais dans les jours chauds, quand toutes les lucarnes étaient ouvertes, et le plus chaud dans les jours froids quand les moindres fentes étaient tamponnées de paille et de bruyère. Souvent Leoni, fatigué de lire, s’y endormait sur l’herbe fraîchement coupée, et je quittais mon ouvrage pour contempler ce beau visage, que la sérénité du sommeil ennoblissait encore.

Durant ces journées si remplies, nous nous parlions peu, quoique presque toujours ensemble ; nous échangions quelques douces paroles, quelques douces caresses, et nous nous encouragions mutuellement à notre œuvre. Mais, quand venait le soir, Leoni devenait indolent de corps et actif d’esprit : c’étaient les heures où il était le plus aimable, et il les avait réservées aux épanchements de notre tendresse. Doucement fatigué de sa journée, il se couchait sur la mousse à mes pieds, dans un endroit délicieux qui était auprès de la maison, sur le versant de la montagne. De là nous contemplions le splendide coucher du soleil, le déclin mélancolique du jour, l’arrivée grave et solennelle de la nuit. Nous savions le moment du lever de toutes les étoiles et sur quelle cime chacune d’elles devait commencer à briller à son tour. Leoni connaissait parfaitement l’astronomie, mais Joanne possédait à sa manière cette science des pâtres, et il donnait aux astres d’autres noms souvent plus poétiques et plus expressifs que les nôtres. Quand Leoni s’était amusé de son pédantisme rustique, il l’envoyait jouer sur son pipeau le Ranz des vaches au bas de la montagne. Ces sons aigus avaient de loin une douceur inconcevable. Leoni tombait dans une rêverie qui ressemblait à l’extase ; puis, quand la nuit était tout à fait venue, quand le silence de la vallée n’était plus troublé que par le cri plaintif de quelque oiseau des rochers, quand les lucioles s’allumaient dans l’herbe autour de nous, et qu’un vent tiède planait dans les sapins au-dessus de nos têtes, Leoni semblait sortir d’un rêve ou s’éveiller à une autre vie. Son âme s’embrasait, son éloquence passionnée m’inondait le cœur ; il parlait aux cieux, au vent, aux échos, à toute la nature avec enthousiasme ; il me prenait dans ses bras et m’accablait de caresses délirantes ; puis il pleurait d’amour sur mon sein, et, redevenu plus calme, il m’adressait les paroles les plus suaves et les plus enivrantes.

Oh ! comment ne l’aurais-je pas aimé, cet homme sans égal, dans ses bons et dans ses mauvais jours ? Qu’il était aimable alors ! qu’il était beau ! Comme le hâle allait bien à son mâle visage et respectait son large front blanc sur des sourcils de jais ! Comme il savait aimer et comme il savait le dire ! Comme il savait commander à la vie et la rendre belle ! Comment n’aurais-je pas pris en lui une confiance aveugle ? Comment ne me serais-je pas habituée à une soumission illimitée ? Tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il disait était bien, beau et bon. Il était généreux, sensible, délicat, héroïque ; il prenait plaisir à soulager la misère ou les infirmités des pauvres qui venaient frapper à notre porte. Un jour il se précipita dans un torrent, au risque de sa vie, pour sauver un jeune pâtre ; une nuit il erra dans les neiges au milieu des plus affreux dangers pour secourir des voyageurs égarés qui avaient fait entendre des cris de détresse. Oh ! comment, comment, comment me serais-je méfiée de Leoni ? comment aurais-je fait pour craindre l’avenir ? Ne me dites plus que je fus crédule et faible ; la plus virile des femmes eût été subjuguée à jamais par ces six mois de son amour. Quant à moi, je le fus entièrement, et le remords cruel d’avoir abandonné mes parents, l’idée de leur douleur s’affaiblit peu à peu et finit presque par s’effacer. Oh ! qu’elle était grande, la puissance de cet homme !

Juliette s’arrêta et tomba dans une triste rêverie. Une horloge lointaine sonna minuit. Je lui proposai d’aller se reposer. — Non, dit-elle ; si vous n’êtes pas las de m’entendre, je veux parler encore. Je sens que j’ai entrepris une tâche bien pénible pour ma pauvre âme, et que quand j’aurai fini je ne sentirai plus rien, je ne me souviendrai plus de rien pendant plusieurs jours. Je veux profiter de la force que j’ai aujourd’hui.

— Oui, Juliette, tu as raison, lui dis-je. Arrache le fer de ton sein, et tu seras mieux après. Mais dis-moi, ma pauvre enfant, comment la singulière conduite d’Henryet au bal et la lâche soumission de Leoni à un regard de cet homme ne t’avaient-elles pas laissé dans l’esprit un doute, une crainte ?

— Quelle crainte pouvais-je conserver ? répondit Juliette ; j’étais si peu instruite des choses de la vie et des turpitudes de la société, que je ne comprenais rien à ce mystère. Leoni m’avait dit qu’il avait un secret terrible : j’imaginai mille infortunes romanesques. C’était la mode alors en littérature de faire agir et parler des personnages frappés des malédictions les plus étranges et les plus invraisemblables. Les théâtres et les romans ne produisaient plus que des fils de bourreaux, des espions héroïques, des assassins et des forçats vertueux. Je lus un jour Frédérick Styndall, une autre fois l’Espion de Cooper me tomba sous la main. Songez que j’étais bien enfant et que dans ma passion mon esprit était bien en arrière de mon cœur. Je m’imaginai que la société, injuste et stupide, avait frappé Leoni de réprobation pour quelque imprudence sublime, pour quelque faute involontaire ou par suite de quelque féroce préjugé. Je vous avouerai même que ma pauvre tête de jeune fille trouva un attrait de plus dans ce mystère impénétrable, et que mon âme de femme s’exalta devant l’occasion de risquer sa destinée entière pour soulager une belle et poétique infortune.

— Leoni dut s’apercevoir de cette disposition romanesque et l’exploiter ? dis-je à Juliette.

— Oui, me répondit-elle, il le fit ; mais, s’il se donna tant de peine pour me tromper, c’est qu’il m’aimait, c’est qu’il voulait mon amour à tout prix.

Nous gardâmes un instant le silence, et Juliette reprit son récit.

IX.

L’hiver arriva ; nous avions fait le projet d’en supporter les rigueurs plutôt que d’abandonner notre chère retraite. Leoni me disait que jamais il n’avait été si heureux, que j’étais la seule femme qu’il eût jamais aimée, qu’il voulait renoncer au monde pour vivre et mourir dans mes bras. Son goût pour les plaisirs, sa passion pour le jeu, tout cela était évanoui, oublié à jamais. Oh ! que j’étais reconnaissante de voir cet homme si brillant, si adulé, renoncer sans regret à tous les enivrements d’une vie d’éclat et de fêtes pour venir s’enfermer avec moi dans une chaumière ! Et soyez sûr, don Aleo, que Leoni ne me trompait point alors. S’il est vrai que de puissants motifs l’engageaient à se cacher, du moins il est certain qu’il se trouva heureux dans sa retraite et que j’y fus aimée. Eût-il pu feindre cette sérénité durant six mois sans qu’elle fût altérée un seul jour ? Et pourquoi ne m’eût-il pas aimée ? j’étais jeune, belle, j’avais tout quitté