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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/285

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LEONE LEONI.

me servait de ceinture et tombait jusqu’à mes genoux. Nous avions de grandes pipes et des poignards couverts de saphirs et de brillants. Mon costume entier valait au moins un million.

Leoni parut entre nous deux avec un costume turc magnifique. Il était si beau et si majestueux sous cet habit, que l’on montait sur les banquettes pour nous voir passer. Mon cœur battait avec violence, j’éprouvais un orgueil qui tenait du délire. Ma parure, comme vous pensez, était la moindre chose dont je fusse occupée. La beauté de Leoni, son éclat, sa supériorité sur tous, l’espèce de culte qu’on lui rendait, et tout cela à moi, tout cela à mes pieds ! c’était de quoi enivrer une tête moins jeune que la mienne. Ce fut le dernier jour de ma splendeur ! Par combien de misère et d’abjection n’ai-je pas payé ces vains triomphes !

Ma tante était habillée en juive et nous suivait, portant des éventails et des boîtes de parfums. Leoni, qui voulait conquérir son amitié, avait composé son costume avec tant d’art, qu’il avait presque poétisé le caractère de sa figure grave et flétrie. Elle était enivrée aussi, la pauvre Agathe ! Hélas ! qu’est-ce que la raison des femmes ! Nous étions là depuis deux ou trois heures ; ma mère dansait et ma tante bavardait avec les femmes surannées qui composent ce qu’on appelle en France la tapisserie d’un bal. Leoni était assis près de moi, et me parlait à demi-voix avec une passion dont chaque mot allumait une étincelle dans mon sang. Tout à coup la parole expira sur ses lèvres ; il devint pâle comme la mort et sembla frappé de l’apparition d’un spectre. Je suivis la direction de son regard effaré, et je vis à quelques pas de nous une personne dont l’aspect me fut désagréable à moi-même : c’était un jeune homme, nommé Henryet, qui m’avait demandée en mariage l’année précédente. Quoiqu’il fût riche et d’une famille honnête, ma mère ne l’avait pas trouvé digne de moi et l’avait éloigné en alléguant mon extrême jeunesse. Mais au commencement de l’année suivante il avait renouvelé sa demande avec instance, et le bruit avait couru dans la ville qu’il était éperdument amoureux de moi ; je n’avais pas daigné m’en apercevoir, et ma mère, qui le trouvait trop simple et trop bourgeois, s’était débarrassée de ses poursuites un peu brusquement. Il en avait témoigné plus de chagrin que de dépit, et il était parti immédiatement pour Paris. Depuis ce temps, ma tante et mes jeunes amies m’avaient fait quelques reproches de mon indifférence envers lui. C’était, disaient-elles, un excellent jeune homme, d’une instruction solide et d’un caractère noble. Ces reproches m’avaient causé de l’ennui. Son apparition inattendue au milieu du bonheur que je goûtais auprès de Leoni me fut déplaisante et me fit l’effet d’un reproche nouveau ; je détournai la tête, et feignis de ne l’avoir pas vu ; mais le singulier regard qu’il lança à Leoni ne put m’échapper. Leoni saisit vivement mon bras et m’engagea à venir prendre une glace dans la salle voisine ; il ajouta que la chaleur l’incommodait et lui donnait mal aux nerfs. Je le crus, et je pensai que le regard d’Henryet n’était que l’expression de la jalousie. Nous passâmes dans la galerie ; il y avait peu de monde, j’y fus quelque temps appuyée sur le bras de Leoni. Il était agité et préoccupé ; j’en montrai de l’inquiétude, et il me répondit que cela n’en valait pas la peine, qu’il était seulement un peu souffrant.

Il commençait à se remettre, lorsque je m’aperçus qu’Henryet nous suivait ; je ne pus m’empêcher d’en témoigner mon impatience.

— En vérité, cet homme nous suit comme un remords, dis-je tout bas à Leoni ; est-ce bien un homme ? Je le prendrais presque pour une âme en peine qui revient de l’autre monde.

— Quel homme ? répondit Leoni en tressaillant ; comment l’appelez-vous ? où est-il ? que nous veut-il ? est-ce que vous le connaissez ?

Je lui appris en peu de mots ce qui était arrivé, et le priai de n’avoir pas l’air de remarquer le ridicule manége d’Henryet. Mais Leoni ne me répondit pas ; seulement je sentis sa main, qui tenait la mienne, devenir froide comme la mort ; un tremblement convulsif passa dans tout son corps, et je crus qu’il allait s’évanouir ; mais tout cela fut l’affaire d’un instant.

— J’ai les nerfs horriblement malades, dit-il ; je crois que je vais être forcé d’aller me coucher ; la tête me brûle, ce turban pèse cent livres.

— Ô mon Dieu ! lui dis-je, si vous partez déjà, cette nuit va me sembler éternelle et cette fête insupportable. Essayez de passer dans une pièce plus retirée et de quitter votre turban pour quelques instants ; nous demanderons quelques gouttes d’éther pour calmer vos nerfs.

— Oui, vous avez raison, ma bonne, ma chère Juliette, mon ange. Il y a au bout de la galerie un boudoir où probablement nous serons seuls ; un instant de repos me guérira.

En parlant ainsi, il m’entraîna vers le boudoir avec empressement ; il semblait fuir plutôt que marcher. J’entendis des pas qui venaient sur les nôtres ; je me retournai, et je vis Henryet qui se rapprochait de plus en plus et qui avait l’air de nous poursuivre ; je crus qu’il était devenu fou. La terreur que Leoni ne pouvait plus dissimuler acheva de brouiller toutes mes idées ; une peur superstitieuse s’empara de moi, mon sang se glaça comme dans le cauchemar, et il me fut impossible de faire un pas de plus. En ce moment Henryet nous atteignit et posa une main, qui me sembla métallique, sur l’épaule de Leoni. Leoni resta comme frappé de la foudre, et lui fit un signe de tête affirmatif, comme s’il eût deviné une question ou une injonction dans ce silence effrayant. Alors Henryet s’éloigna, et je sentis mes pieds se déclouer du parquet. J’eus la force de suivre Leoni dans le boudoir, et je tombai sur l’ottomane aussi pâle et aussi consternée que lui.

VII.

Il resta quelque temps ainsi ; puis tout à coup rassemblant ses forces, il se jeta à mes pieds. — Juliette, me dit-il, je suis perdu si tu ne m’aimes pas jusqu’au délire.

— Ô ciel ! qu’est-ce que cela signifie ? m’écriai-je avec égarement en jetant mes bras autour de son cou.

— Et tu ne m’aimes pas ainsi ! continua-t-il avec angoisse ; je suis perdu, n’est-ce pas ?

— Je t’aime de toutes les forces de mon âme ! m’écriai-je en pleurant ; que faut-il faire pour te sauver ?

— Ah ! tu n’y consentirais pas ! reprit-il avec abattement. Je suis le plus malheureux des hommes ; tu es la seule femme que j’aie jamais aimée, Juliette ; et au moment de te posséder, mon âme, ma vie, je te perds à jamais !… Il faudra que je meure.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! m’écriai-je, ne pouvez-vous parler ? ne pouvez-vous dire ce que vous attendez de moi ?

— Non, je ne puis parler, répondit-il ; un affreux secret, un mystère épouvantable pèse sur ma vie entière, et je ne pourrai jamais te le révéler. Pour m’aimer, pour me suivre, pour me consoler, il faudrait être plus qu’une femme, plus qu’un ange peut-être !…

— Pour t’aimer ! pour te suivre ! lui dis-je. Dans quelques jours ne serai-je pas ta femme ? Tu n’auras qu’un mot à dire ; et quelle que soit ma douleur et celle de mes parents, je te suivrai au bout du monde, si tu le veux.

— Est-ce vrai, ô ma Juliette ? s’écria-t-il avec un transport de joie ; tu me suivras ? tu quitteras tout pour moi ?… Eh bien ! si tu m’aimes à ce point, je suis sauvé ! Partons, partons tout de suite…

— Quoi ! y pensez-vous, Leoni ? Sommes-nous mariés ? lui dis-je.

— Nous ne pouvons pas nous marier, répondit-il d’une voix forte et brève.

Je restai atterrée. — Et si tu ne veux pas m’aimer, si tu ne veux pas fuir avec moi, continua-t-il, je n’ai plus qu’un parti à prendre : c’est de me tuer.

Il prononça ces mots d’un ton si résolu, que je frisson-