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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/272

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HORACE.

désarma, et, le poussant par les épaules, le précipita dans les escaliers en lui criant avec un rire amer :

« Courez, mon cher Oreste, débuter aux Funambules, et surtout allez vous faire pendre ailleurs. »

Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa à la rampe, et entendant le pas d’Arsène, qui montait et venait à sa rencontre, il se hâta de fuir, la tête baissée, le chapeau enfoncé sur les yeux, et se disant : « Bien certainement, je suis fou ; tout ce qui vient de se passer est un rêve, une hallucination, surtout cette vision que je viens d’avoir de Jean Laravinière, tué l’an dernier au cloître Saint-Méry, sous les yeux et dans les bras de Paul Arsène. »

Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, aussi vite que la rosse put courir, à Bourg-la-Reine, où il profita du passage de la première diligence, se croyant sur le point d’être poursuivi pour meurtre, et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l’attendis en vain toute la soirée ; je perdis les arrhes que j’avais données pour nos places, mais ne supposai point qu’il était parti sans moi, sans ses effets et sans son argent. Quand j’eus vu s’éloigner la voiture qui devait nous emporter, je courus chez Marthe, et là j’appris en deux mots ce qui s’était passé. « Il ne m’aurait pas tuée, dit Marthe avec un sourire de mépris ; mais il se serait fait peut-être un peu de mal, si je n’eusse été délivrée par un revenant.

— Que voulez-vous dire ? lui demandai-je ; êtes-vous folle aussi, ma chère Marthe !

— Tâchez de ne pas le devenir vous-même, me répondit-elle ; car il y a vraiment de quoi le devenir de joie et d’étonnement. Voyons, êtes-vous préparé à l’événement le plus inouï et le plus heureux qui puisse nous arriver ?

— Pas tant de préambule ! dit Jean, sortant du boudoir de Marthe ; j’avais voulu lui laisser le temps de vous préparer à embrasser un mort, mais je ne puis tenir à l’impatience d’embrasser les vivants que j’aime. »

C’était bien le président des bousingots en chair et en os, en esprit et en vérité, que je pressais dans mes bras. Jeté parmi les morts dans l’église Saint-Méry, le jour du massacre, il s’était senti encore tenir à la vie par un fil, et, se traînant sur ces dalles ensanglantées, il était parvenu à se blottir dans un confessionnal, où un bon prêtre l’avait trouvé, recueilli et secouru le lendemain. Ce digne chrétien l’avait caché et soigné pendant plusieurs mois qu’il avait passés chez lui, toujours entre la vie et la mort. Mais comme c’était un homme timide et craintif, il lui avait beaucoup exagéré le résultat des persécutions essayées contre les victimes du 6 juin, et l’avait empêché de faire connaître son sort à ses amis, affirmant qu’il était impossible de le faire sans les compromettre et sans l’exposer lui-même aux rigueurs de la justice.

« J’avais alors l’esprit et le corps si affaibli, dit Laravinière en nous racontant son histoire, que je me laissai diriger comme le voulait mon bienfaiteur ; et la peur de cet homme, admirable d’ailleurs, était si grande, qu’il n’attendit pas que je fusse transportable pour me conduire dans sa province. Il m’y laissa chez de bons paysans auvergnats, ses père et mère, qui m’ont tenu jusqu’à présent caché au fond de leurs montagnes, me soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me tourmentant beaucoup pour me faire confesser : car ils sont fort dévots, et mon état d’agonie continuelle leur donnait tous les jours à penser que le moment de rendre mes comptes était venu. Ce moment n’est pas éloigné ; il ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la chasse à M. Horace Dumontet. Je suis frappé à fond, et sur toutes les coutures. J’ai deux balles dans la poitrine, et une vingtaine d’autres horions qui ne pardonnent pas. Mais j’ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon Paris bien-aimé, dans les bras de mes amis et de ma sœur Marthe. Me voilà bien content, habitué à souffrir, résolu à ne plus me soigner, enchanté d’avoir échappé à la confession, et tranquille pour le peu de temps qui me reste à vivre, puisque l’acte d’accusation des patriotes du 6 juin n’a pas fait mention de ma laide figure. Ah ! dame ! je ne suis pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous ne devez plus craindre de tomber amoureuse de ce Jean que vous avez connu si beau, avec un teint si uni, une barbe si épaisse, et de si grands yeux noirs ! »

Jean plaisanta ainsi toute la soirée, et Arsène, qui l’avait déjà embrassé (mais à qui on avait caché l’algarade d’Horace), étant rentré, nous soupâmes tous ensemble, et la gaieté héroïque du revenant ne se démentit pas. En le voyant si heureux et si enjoué, Marthe ne pouvait se persuader qu’il fût incurable. Moi-même, en observant ce qui restait de force et d’animation à ce corps exténué, je ne voulais point renoncer à l’espérance ; mais, craignant de me faire illusion, je le soumis à un long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je trouvai intacts les organes que Laravinière avait crus attaqués, et lorsque je me convainquis de la possibilité d’appliquer un traitement efficace ! Ce fut pendant plusieurs mois mon occupation la plus constante ; et, grâce à la bonne constitution et à l’admirable patience de mon malade, nous le vîmes reprendre à la vie, et retrouver la santé rapidement. Les tendres soins de Marthe et d’Arsène y contribuèrent aussi. Il s’associa désormais à ce jeune ménage, dont il vit avec joie l’heureuse et noble union. « Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois imaginé que j’étais amoureux de cette femme, lorsque je la voyais malheureuse avec Horace : c’était une illusion de l’amitié ardente que je lui porte. Depuis qu’elle est relevée, purifiée et récompensée par un autre, je sens, à la joie de mon âme, que je l’aime comme ma sœur et pas autrement. »

Je ne vous dirai point le reste de l’histoire de Laravinière : la suite de sa vie fournirait trop de choses, et amènerait des réflexions qu’il faudrait développer à part et lentement. Tout ce que je puis vous en apprendre, c’est que, persistant dans son incorrigible et sauvage héroïsme, il a péri, et cette fois, hélas ! tout de bon, dans la rue, et le fusil à la main, à côté de Barbès, heureux d’échapper au moins aux tortures du mont Saint-Michel !

Quant à Horace, quelques jours après son brusque départ, je reçus de lui une lettre datée d’Issoudun, où il m’avouait la vérité, témoignait sa honte et son repentir, et me priait de lui envoyer son portefeuille et sa malle. Je fus touché de sa tristesse, et vivement affligé de la position misérable qu’il s’était faite, lorsqu’il lui eût été si facile d’en avoir une fort belle. J’eus un reste de crainte pour lui, et songeai encore à l’aller rejoindre pour le sermonner et le consoler jusqu’à la frontière ; mais comme sa lettre était fort raisonnable, je me bornai à lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, de la part de Marthe et de nous tous, le pardon, l’oubli et le secret.

L’éditeur de cette histoire engage chaque lecteur à vouloir bien lui faire la même promesse, d’autant plus que le dernier accès de folie d’Horace ne compromit en rien le bonheur de Marthe, et qu’Horace est devenu lui-même un excellent jeune homme, rangé, studieux, inoffensif, encore un peu déclamatoire dans sa conversation et ampoulé dans son style, mais prudent et réservé dans sa conduite. Il a vu l’Italie ; il a envoyé aux journaux et aux revues des descriptions assez remarquables et très-poétiques, auxquelles personne n’a fait attention : aujourd’hui le talent est partout. Il a été précepteur chez un riche seigneur napolitain, et je le soupçonne d’en être sorti avant d’avoir mené ses élèves en quatrième, pour avoir fait la cour à leur mère. Il a composé ensuite un drame flamboyant qui a été sifflé à l’Ambigu. Il a refait trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur ses amours avec la vicomtesse. Il a écrit des premiers-Paris d’une politique assez sage dans plusieurs journaux de l’opposition. Enfin, ayant moins de succès en littérature que de talent et de besoins, il a pris le parti d’achever courageusement son droit ; et maintenant il travaille à se faire une clientèle dans sa province, dont il sera bientôt, j’espère, l’avocat le plus brillant.


FIN D’HORACE.