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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/271

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HORACE.

être la manière calme et douce avec laquelle elle avait pris congé de lui à notre dernière réunion lui avait-elle laissé un secret mécontentement. Il voulait bien la quitter et renoncer à elle pour jamais par un effort magnanime ; mais il entendait faire par là un admirable sacrifice de ses droits et de sa puissance sur l’âme de cette femme ; tandis qu’elle, comprenant son rôle autrement, croyait, en lui laissant presser sa main et embrasser son fils, lui accorder une sorte d’absolution religieuse. Horace, en acceptant cette position, ne se trouvait pas assez haut dans l’opinion de Marthe, à qui il voulait laisser des regrets ; dans celle d’Arsène, à qui il voulait inspirer de la reconnaissance ; et dans la nôtre, qu’il voulait éblouir de toutes manières. Le jour du déjeuner, je ne crois pas qu’il eût eu aucune arrière-pensée ; mais il en avait eu le lendemain ; et en nous trouvant tous résolus à ne pas renouveler cette scène délicate, il avait été mécontent de nous tous, et de l’attitude qu’il avait été forcé de garder vis-à-vis de nous. Il voulait, en un mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de Marthe, afin de pouvoir faire son entrée en Italie en triomphateur généreux d’une femme, et non en victime de l’abandon de trois ou quatre. Disons bien vite, pour l’excuser un peu, que ces pensées n’étaient pas formulées dans son esprit, et que ce n’était pas le froid disciple du marquis de Vernes qui allait chercher sa revanche auprès de Marthe ; mais le véritable Horace, troublé par la fièvre de sa vanité blessée, allant, comme malgré lui et sans aucun plan arrêté, chercher un soulagement quelconque, ne fût-ce qu’un regard et un mot, à cette souffrance insupportable.

Il entra dans un café, à trois portes de la maison que Marthe habitait, non loin du Gymnase. Il y traça au crayon quelques mots sans suite qu’il fit porter par un voyou. L’enfant revint au bout d’un quart d’heure avec cette réponse : « Je ne demande pas mieux que de vous dire un dernier adieu : nous irons, Arsène et moi, avec Eugène dans nos bras, vous voir monter en diligence. Dans ce moment-ci il me serait impossible de vous recevoir.

Horace sourit amèrement, froissa le billet dans ses mains, le jeta par terre, le ramassa, le relut, demanda du café à plusieurs reprises pour éclaircir ses idées qui s’égaraient de plus en plus, et s’arrêta enfin à cette hypothèse : ou elle est enfermée avec un nouvel amant, et en ce cas elle est la dernière des femmes ; ou son mari est absent, et elle n’ose pas se trouver seule avec moi, et alors elle est la plus adorable des amantes et la plus vertueuse des épouses. Dans ce dernier cas, je veux la presser sur mon cœur une dernière fois ; dans l’autre, je veux m’assurer de son impudence, afin d’être à jamais délivré de son souvenir.

Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure devant une glace, et se trouva si pâle et si tremblant qu’il demanda de l’extrait d’absinthe, croyant arriver à la force de l’esprit, grâce à ces excitants qui produisaient en lui l’effet tout contraire.

Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue, monte cinq étages, sonne, feint de ne pas entendre le refus positif de la vieille Olympe, la repousse aisément, franchit deux petites pièces, et pénètre dans un boudoir des plus simples et des plus chastes, où il trouve Marthe seule, étudiant un rôle, avec son enfant endormi à ses côtés sur le sofa. En le voyant, Marthe fit un cri, et la peur se peignit dans tous ses traits. Elle se leva, et se plaignit, d’une voix sèche, quoique tremblante, de l’obstination d’Horace. Mais il se jeta à ses pieds, versa des larmes, et lui peignit son amour insensé avec toute l’ardeur que savait lui prêter son éloquence naturelle. Marthe accueillit d’abord ce langage avec une froideur amère ; puis elle essaya, par des discours presque évangéliques et tout empreints de la bonté pieuse qu’Arsène avait su lui inspirer, de ramener Horace aux sentiments nobles qu’il lui avait témoignés naguère.

Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de cœur et d’intelligence, plus Horace sentait le prix du trésor qu’il avait perdu par sa faute ; et une sorte de désespoir, d’orgueil sombre et violent, comme celui d’un véritable amour, s’emparait de lui. Il s’y livra avec une énergie extraordinaire ; et Marthe, effrayée, allait appeler Olympe pour qu’elle courût chercher son mari au théâtre, lorsque Horace, tirant de son sein un poignard véritable, la menaça de s’en frapper si elle ne consentait à l’entendre jusqu’au bout. Alors il lui fit, à sa manière, le récit de la vie solitaire et affreuse qu’il avait menée loin d’elle, des efforts furieux qu’il avait tentés pour chasser son souvenir dans les bras d’autres femmes, des brillantes conquêtes qu’il avait faites, et dont aucune n’avait pu l’étourdir un instant. Il lui annonça qu’il partait pour Rome avec l’intention de se noyer dans le Tibre s’il ne pouvait se guérir de son amour ; et après de longues tirades, si belles qu’il aurait dû les garder pour son éditeur, il lui fit les offres les plus folles ; il la supplia de fuir ou de se suicider avec lui.

Marthe l’écouta avec cette incrédulité radicale qu’on acquiert en amour à ses dépens. Elle trouva sa conduite absurde et ses intentions coupables et lâches. Cependant, quoique son cœur lui fût fermé sans retour, elle sentit avec terreur que l’ancien magnétisme exercé sur elle par cet homme si funeste à son repos était près de se ranimer, et qu’une influence mystérieuse, satanique en quelque sorte, et dont elle avait horreur, commençait à pénétrer dans ses veines comme le froid de la mort. Son cœur se serrait, un tremblement convulsif agitait ses mains, qu’Horace retenait de force dans les siennes ; et lorsqu’il se jetait à genoux devant son fils endormi, lorsqu’au nom de cette innocente créature, qui les unissait pour jamais l’un à l’autre en dépit du sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitié, elle sentait se réveiller, pour celui qui l’avait rendue mère, une sorte de tendresse fatale, mêlée de compassion, de mépris et de sollicitude. Horace vit ses yeux se remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots ; il l’entoura de ses bras avec énergie en s’écriant : « Tu m’aimes, ah ! tu m’aimes, je le vois, je le sais ! »

Mais elle se dégagea avec une force supérieure ; et, prenant tout à coup une résolution désespérée pour se délivrer à jamais de son mauvais génie :

« Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placée, et vous devez vous en guérir au plus vite. Je ne saurais plus longtemps conserver votre estime, au prix de votre repos et de votre dignité. Je ne mérite pas les éloges dont vous m’accablez, je vous ai manqué de foi ; vos soupçons n’ont été que trop fondés : cet enfant n’est pas de vous. C’est bien véritablement le fils de Paul Arsène, dont j’étais la maîtresse en même temps que la vôtre. »

Marthe, en proférant ce mensonge, faisait un véritable acte de fanatisme. C’était comme un exorcisme pour chasser les démons au nom du prince des démons. Horace était si hagard qu’il ne songea pas à l’invraisemblance d’une telle assertion, après la conduite d’Arsène envers lui. Il n’hésita pas à accuser cet homme vertueux de complicité avec une femme impudente, pour lui faire accepter la paternité d’un enfant. Il oublia qu’il était sans nom, sans fortune, et sans position, et que par conséquent Arsène ne pouvait avoir aucun intérêt à le tromper si grossièrement. Il crut seulement à cet instant de remords que Marthe venait de jouer pour se débarrasser de lui ; et, transporté d’une fureur subite, saisi d’un accès de véritable démence, il s’élança vers elle en s’écriant :

« Meurs donc, prostituée, et ton fils, et moi, avec toi. »

Il avait son poignard à la main ; et quoiqu’il n’eût certainement d’intention bien nette que celle de l’effrayer, elle reçut, en se jetant au-devant de son fils, non pas le coup de la mort, mais, hélas ! puisqu’il faut le dire, au risque de dénouer platement la seule tragédie un peu sérieuse qu’Horace eut jouée dans sa vie… une légère égratignure.

À la vue d’une goutte de sang qui vint rougir le beau bras de Marthe, Horace, convaincu qu’il l’avait assassinée, essaya de se poignarder lui-même. J’ignore s’il aurait poussé jusque-là son désespoir ; mais à peine avait-il effleuré son gilet, qu’un homme, ou plutôt un spectre qui lui parut sortir de la muraille, s’élança sur lui, le