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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/265

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HORACE.

être faible et mystérieux qui porte en lui un passé et un avenir inconnus, on pût éprouver, pour tout sentiment, la répugnance. Les hommes du peuple sont meilleurs que nous, Horace. Ils aiment leurs petits avec une admirable naïveté. N’avez-vous jamais été saisi de respect et d’attendrissement à la vue d’un robuste ouvrier portant le soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le travail, son marmot sur le seuil de la porte, pour l’égayer et soulager sa mère ?

— Ce sont des vertus inconciliables avec la propreté, » répondit Horace sur un ton de persiflage dédaigneux, et sans songer que dans ce moment-là il était fort malpropre lui-même. Puis, passant la main sur son front, comme pour rassembler ses idées : « Je vous remercie de m’avoir hébergé cette nuit, dit-il ; mais je ne sais si c’est pour réveiller en moi un remords salutaire que vous m’avez mis dans cette chambre fatale ; j’y ai fait des rêves affreux, et il faut, puisque me voilà décidément dans la position d’esprit la plus sinistre, que je vous fasse une question pénible et délicate. Avez-vous jamais su, Théophile, ce qu’était devenue l’infortunée dont j’ai si affreusement brisé le cœur par un crime vraiment étrange, pour n’avoir pas été enchanté de l’idée d’être père à vingt ans, et lorsque j’étais dans l’indigence !

— Horace, lui dis-je, me faites-vous cette question avec le sentiment que vous avez, en ce moment, sur le visage, c’est-à-dire avec une curiosité assez indolente, ou avec celui que vous devez avoir dans le cœur ?

— Mon visage est pétrifié, mon pauvre Théophile, répondit-il avec un accent qui redevenait peu à peu déclamatoire, et j’ignore si je pourrai jamais pleurer ou sourire désormais. Ne m’en demandez pas la cause, c’est mon secret. Quant à mon cœur, c’est sa destinée d’être méconnu ; mais vous qui avez toujours été meilleur et plus indulgent pour moi que tous les autres, comment pouvez-vous l’outrager à ce point d’ignorer qu’il saignera éternellement par cette blessure ? Si j’étais sûr que Marthe vécût et qu’elle se fût consolée, je serais peut-être soulagé aujourd’hui d’une des montagnes qui oppressent tout le passé de ma vie, tout mon avenir peut-être !

— En ce cas, lui dis-je, je vous répondrai la vérité : Marthe n’est pas morte ; Marthe n’est pas malheureuse, et vous pouvez l’oublier. »

Horace ne reçut pas cette nouvelle avec l’émotion que j’en attendais. Il eut plutôt l’air d’un homme qui respire en jetant bas son fardeau, que d’un coupable qui rentre en grâce avec le ciel.

« Dieu soit loué ! » dit-il sans penser à Dieu le moins du monde ; et il retomba dans sa rêverie, sans ajouter une seule question.

Cependant il y revint dans la journée, et voulut savoir où elle était et comment elle vivait.

« Je ne suis autorisé à vous donner aucune espèce d’explication à cet égard, lui répondis-je, et je vous conseille pour votre repos et pour le sien, de n’en point chercher ; il serait trop tard pour réparer vos fautes, et il doit vous suffire d’apprendre qu’elles n’ont aucun besoin de réparation. »

Horace me répondit avec amertume : « Du moment que Marthe m’a quitté sans regrets et sans les projets de suicide dont je m’effrayais ; du moment qu’elle n’a point été malheureuse, et qu’elle s’est débarrassée de son amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas que mes fautes soient si graves et que ni elle ni personne ait le droit de me les rappeler.

— Brisons là-dessus, lui dis-je. Le moment de s’en expliquer est très-inopportun. »

Il prit de l’humeur et sortit ; cependant il revint à l’heure du dîner. Eugénie n’avait pas osé l’inviter, dans la crainte de paraître informée de sa situation. Je ne voulais pas lui dire que je la connaissais, et j’attendais qu’il m’en fît l’aveu. Il n’y paraissait pas encore disposé, et il me dit en rentrant :

« C’est encore moi ; nous nous sommes quittés tantôt assez froidement, Théophile, et je ne puis rester ainsi avec toi. » Il me tendit la main.

« C’est bien, lui dis-je : mais, pour me prouver que tu ne m’en veux pas, tu vas dîner avec nous.

— À la bonne heure, répondit-il, s’il ne faut que cela pour effacer mon tort… »

Nous nous mîmes à table, et nous y étions encore, lorsque la mère Olympe vint chercher l’enfant pour le mener coucher.

Au milieu des occupations multipliées de ce jour, Arsène et Marthe avaient oublié de prévoir que la bonne femme pourrait rencontrer Horace chez nous, et jaser devant lui. Elle aimait malheureusement à parler. Elle était tout cœur et tout feu, comme elle disait elle-même, pour ses jeunes amis ; et ce jour-là, plus que de coutume, exaltée par la splendeur de leur position nouvelle à un théâtre en vogue, elle éprouvait le besoin impérieux de s’émouvoir en parlant d’eux. Eugénie fit de vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son trésor, pour l’emmener à la cuisine, pour lui faire baisser la voix : la mère Olympe, ne comprenant rien à ces précautions, exhala sa joie et son attendrissement en longs discours, en sonores exclamations, et prononça plusieurs fois les noms de monsieur et de madame Arsène. Si bien qu’Horace, qui d’abord la prenant pour la portière, n’avait pas daigné prêter l’oreille à ses paroles, la regarda, l’observa, et nous interrogea avidement dès qu’elle fut partie. De quel Arsène parlait-elle ? Le Masaccio était-il donc époux et père ? Le prétendu enfant du portier était donc le sien ? Et pourquoi ne le lui avait-on pas dit tout de suite ? « J’aurais dû le deviner ; au reste, ajouta-t-il, son poupard est déjà aussi laid et aussi camus que lui. »

Tout ce dénigrement superbe impatientait Eugénie jusqu’à l’indignation. Elle cassa deux assiettes, et je crois que, malgré sa douceur et la dignité habituelle de ses manières, elle eut grande envie de jeter la troisième à la tête d’Horace. Je la soulageai infiniment en prenant le parti de dire tout de suite la vérité. Puisque aussi bien Horace devait l’apprendre tôt ou tard, il valait mieux qu’il l’apprît de nous et dans un moment où nous pouvions en surveiller l’effet sur lui. Arsène m’avait autorisé depuis plusieurs jours, et, pour son compte et de la part de Marthe, à agir comme je le jugerais utile en cette circonstance.

« Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous n’ayez pas deviné déjà que la femme de Paul Arsène est une personne très-connue de vous, et qui nous est infiniment chère ? »

Il réfléchit une minute en nous regardant alternativement avec des yeux troublés. Puis, prenant tout à coup une attitude dégagée, imitée du marquis de Vernes :

« Au fait, dit-il, ce ne peut être qu’elle, et je suis un grand sot de n’avoir pas compris pourquoi vous étiez si embarrassés tout à l’heure devant la vieille fée qui emportait l’enfant… Mais l’enfant ?… Ah ! l’enfant !… j’y suis ! la vieille a très-nettement dit son père en parlant d’Arsène… l’enfant de huit mois… car il a huit mois, vous me l’avez dit ce matin, Eugénie !… et il y a neuf mois que Marthe m’a quitté, si j’ai bonne mémoire… Vive Dieu ! voilà un dénoûment sublime et dont je ne m’étais pas avisé dans mon roman ! »

Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire éclatant tellement forcé, tellement âpre, qu’il nous fit mal comme le râle d’un homme à l’agonie.

« Ah ! finissez de rire, s’écria Eugénie en se levant d’un air courroucé qui la rendait vraiment belle et imposante : cet enfant que Paul Arsène élève et chérit comme le sien, c’est le vôtre, puisque vous voulez le savoir. Vous l’avez trouvé laid, parce que, selon vous, il lui ressemble : et lui le trouve beau, quoiqu’il ressemble, le pauvre innocent, à l’homme le plus égoïste et le plus ingrat qui soit au monde ! »

Cet élan de sainte colère épuisa Eugénie : elle retomba sur sa chaise, suffoquée et les joues ruisselantes de larmes. Horace, irrité de cette sorte de malédiction jetée sur lui avec tant de véhémence, s’était levé aussi ; mais il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroyé par le cri de sa conscience, et cacha son visage dans ses deux mains.