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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/26

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

— C’est un petit boni qu’il est juste que vous m’accordiez ; je paie comptant. Vous direz que c’est mon avantage de ne pas servir d’intérêts ayant l’argent. C’est votre avantage aussi de palper votre fortune, dont vous n’aurez plus ni sou ni maille si vous tardez.

— Ainsi, vous voulez profiter des embarras de ma position pour réduire d’un sixième le peu qui me reste ?

— C’est mon droit, et tout autre que moi exigerait davantage. Soyez sûre que je prends vos intérêts autant que possible. Allons, mon premier mot sera le dernier. Vous y penserez.

— Oui, monsieur Bricolin, il me semble qu’il faut y penser.

— Diable ! je le crois bien ! Il faut d’abord vous assurer que je ne vous trompe pas, et que je ne me trompe pas moi-même sur votre situation et sur la valeur de vos biens. Vous voilà ici ; vous vous renseignerez, vous verrez tout par vous-même, vous pourrez même aller visiter les terres de votre mari du côté du Blanc, et quand vous serez au courant, dans un mois environ, vous me direz votre réponse. Seulement, vous pouvez bien résumer mes offres en établissant ainsi votre calcul sur une base dont je ne crains pas la vérification : vous pouvez, 1o vendre ce qui vous reste de net le double de ce que je vous en offre, mais vous n’en toucherez pas la moitié, ou bien vous attendrez dix ans, durant lesquels vous aurez à servir tant d’intérêts qu’il ne vous restera rien ; 2o vous pouvez me vendre à un sixième de perte et toucher, d’ici à trois mois, deux cent cinquante mille francs en bon or ou en bon argent, ou en jolis billets de banque, à votre choix. Allons, j’ai dit ! maintenant revenez à la maison dans une petite heure, vous dînerez avec nous. Il faudra faire chez nous comme chez vous, entendez-vous, madame la baronne ? Nous sommes en affaires, et si vous ne me demandez pas d’autre pot de vin, ce ne sera pas grand’chose.

La position où Marcelle se trouvait désormais vis-à-vis des Bricolin lui ôtait tout scrupule, et nécessitait d’ailleurs l’acceptation de cette offre. Elle promit donc d’en profiter ; mais elle demanda, en attendant l’heure du repas, à rester au vieux château pour écrire une lettre, et M. Bricolin la quitta pour lui envoyer ses domestiques et ses paquets.

IX.

UN AMI IMPROVISÉ.

Pendant quelques instants qu’elle demeura seule, Marcelle fit rapidement beaucoup de réflexions, et bientôt elle sentit que l’amour lui donnait une énergie dont elle n’eût pas été capable peut-être sans cette toute-puissante inspiration. Au premier aspect, elle avait été un peu effrayée de ce triste manoir, l’unique demeure qui lui restât en propre. Mais en apprenant que cette ruine même n’allait bientôt plus lui appartenir, elle se prit à sourire en la regardant avec une curiosité complètement désintéressée. L’écusson seigneurial de sa famille était encore intact au manteau des vastes cheminées.

— Ainsi, se dit-elle, tout va être rompu entre moi et le passé. Richesse et noblesse s’éteignent de compagnie, au jour d’aujourd’hui, comme dit ce Bricolin. Ô mon Dieu ! que vous êtes bon d’avoir fait l’amour de tous les temps et immortel comme vous-même !

Suzette entra, apportant le nécessaire de voyage que sa maîtresse avait demandé pour écrire. Mais, en l’ouvrant, Marcelle jeta par hasard les yeux sur sa soubrette, et lui trouva une si étrange expression en contemplant les murailles nues du vieux castel, qu’elle ne put s’empêcher de rire. La figure de Suzette se rembrunit davantage, et sa voix prit un diapason de révolte bien marqué. — Ainsi, dit-elle, Madame est résolue à coucher ici ?

— Vous le voyez bien, répondit Marcelle, et vous avez là un cabinet pour vous, avec une vue magnifique et beaucoup d’air.

— Je suis fort obligée à madame, mais madame peut être assurée que je n’y coucherai pas. J’y ai peur en plein jour ; que serait-ce la nuit ? on dit qu’il y revient, et je n’ai pas de peine à le croire.

— Vous êtes folle, Suzette. Je vous défendrai contre les revenants.

— Madame aura la bonté de faire coucher ici quelque servante de la ferme, car j’aimerais mieux m’en aller tout de suite à pied de cet affreux pays…

— Vous le prenez tragiquement, Suzette. Je ne veux vous contraindre en rien, vous coucherez où vous voudrez ; cependant je vous ferai observer que si vous preniez l’habitude de me refuser vos services, je me verrais dans la nécessité de me séparer de vous.

— Si Madame compte rester longtemps dans ce pays-ci, et habiter cette masure…

— Je suis forcée d’y rester un mois, et peut-être davantage ; qu’en voulez-vous conclure ?

— Que je demanderai à madame de vouloir bien me renvoyer à Paris ou dans quelque autre terre de madame, car je fais serment que je mourrais ici au bout de trois jours.

— Ma chère Suzette, répondit Marcelle avec beaucoup de douceur, je n’ai plus d’autre terre, et je ne retournerai probablement jamais demeurer à Paris. Je n’ai plus de fortune, mon enfant, et il est probable que je ne pourrai vous garder longtemps à mon service. Puisque ce séjour vous est odieux, il est inutile que je vous l’impose durant quelques jours. Je vais vous payer vos gages et votre voyage. La patache qui nous a amenées n’est pas repartie. Je vous donnerai de bonnes recommandations, et mes parents vous aideront à vous placer.

— Mais comment madame veut-elle que je m’en aille comme cela toute seule ? Vraiment, c’était bien la peine de m’amener si loin dans un pays perdu !

— J’ignorais que j’étais ruinée, et je viens de l’apprendre à l’instant même, répondit Marcelle avec calme ; ne me faites donc pas de reproches, c’est involontairement que je vous ai causé cette contrariété. D’ailleurs, vous ne partirez pas seule ; Lapierre retournera à Paris avec vous.

— Madame renvoie aussi Lapierre ? reprit Suzette consternée.

— Je ne renvoie pas Lapierre. Je le rends à ma belle-mère, qui me l’avait donné, et qui reprendra avec plaisir ce vieux et bon serviteur. Allez dîner, Suzette, et préparez-vous à partir.

Confondue du sang-froid et de la tranquille douceur de sa maîtresse, Suzette fondit en larmes, et, par un retour d’affection, peut-être irréfléchi, elle la supplia de lui pardonner et de la garder auprès d’elle.

— Non, ma chère fille, répondit Marcelle, vos gages sont désormais au-dessus de ma position. Je vous regrette malgré vos travers, et peut-être me regretterez-vous aussi malgré mes défauts. Mais c’est un sacrifice inévitable, et le moment où nous sommes n’est pas celui de la faiblesse.

— Et que va devenir madame ? sans fortune, sans domestiques, et avec un petit enfant sur les bras, dans un pareil désert ! Ce pauvre petit Édouard !

— Ne vous affligez pas, Suzette ; vous vous placerez certainement chez quelqu’un de ma connaissance. Nous nous reverrons. Vous reverrez Édouard. Ne pleurez pas devant lui, je vous en supplie !

Suzette sortit ; mais Marcelle n’avait pas encore mis sa plume dans l’encre pour écrire, que le grand farinier parut devant elle, portant Édouard sur un bras, et un sac de nuit sur l’autre.

— Ah ! lui dit Marcelle en recevant l’enfant qu’il déposa sur ses genoux, vous êtes donc toujours occupé à m’obliger, monsieur Louis ? Je suis bien aise que vous ne soyez pas encore parti. Je ne vous avais presque pas remercié, et j’aurais eu du regret de ne pas vous dire adieu.

— Non, je ne suis pas encore parti, dit le meunier, et à dire vrai, je ne suis pas très-pressé de m’en aller. Mais tenez, Madame, si ça vous est égal, vous ne m’appellerez plus monsieur. Je ne suis pas un monsieur, et