Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/254

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
91
HORACE.

Celle de Marthe en fut une nouvelle preuve. Délicate de corps et d’esprit, portée à l’enthousiasme, douée d’une intelligence plutôt saisissante que créatrice ; trop peu instruite pour tirer des œuvres d’art de son propre fonds, mais capable de comprendre les sentiments les plus élevés et prompte à les bien exprimer ; ayant dans sa personne un charme extrême, une beauté accompagnée de grâce et de distinction innée, elle ne pouvait pas, sans souffrir, concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis qu’elle était au monde ; elle ignorait même la cause de ces langueurs et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce continuel besoin d’enthousiasme et d’admiration qu’elle ressentait. Son amour pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions excitées et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le théâtre lui ouvrit une carrière de fatigues nécessaires, d’études suivies et d’émotions vivifiantes. Arsène comprit qu’à cette âme tendre et agitée il fallait un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas certains dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu’un grand calme était descendu dans le cœur de Marthe, et qu’une grande force avait ranimé le sien propre, depuis que l’un et l’autre avaient un but indiqué. Celui de Marthe était d’assurer à son enfant, par son travail, les bienfaits de l’éducation ; celui d’Arsène était de l’aider à atteindre ce résultat, sans entraver son indépendance et sans compromettre sa dignité. C’est que jusque là, en effet, la dignité de Marthe avait souffert de cette position d’obligée et de protégée, qui fait de la plupart des femmes les inférieures de leurs maris ou de leurs amants. Depuis qu’au lieu de subir l’assistance d’autrui, elle se sentait mère et protectrice efficace et active à son tour d’un être plus faible qu’elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait sa tête longtemps courbée et humiliée sous la domination de l’homme. Ce bien-être nouveau éloigna ce que l’idée d’être encore une fois protégée avait eu pour elle de pénible au commencement de son union avec Arsène, Elle s’habitua à ne plus s’effrayer de son dévouement, et à l’accepter sans remords, maintenant qu’elle pouvait s’en passer. Elle ne vit plus en lui le mari qu’elle devait accepter pour soutien de son enfant, l’amant qu’elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance. Arsène fut à ses yeux un frère, qui s’associait par pure affection, et non plus par pitié généreuse, à son sort et à celui de son fils. Elle comprit que ce n’était pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le passé, mais un ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur de vivre auprès d’elle. Cette situation imprévue soulagea son cœur craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d’autant mieux qu’Arsène ne lui avait pas adressé un seul mot d’amour depuis la rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu avec crainte l’explosion de cette tendresse longtemps comprimée, et cependant, au lieu d’y céder, Arsène semblait l’avoir vaincue : car il était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans sa mélancolie. Il n’y avait eu d’autre explication entre eux que la demande réitérée de la part d’Arsène de ne pas être exilé d’auprès d’elle durant les mauvais jours. Quand la prospérité fut assurée de part et d’autre, Arsène parla enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicité, que, pour toute réponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s’écriant : « À toi, à toi tout entière et pour toujours ! J’y suis résolue depuis longtemps, et je craignais que tu n’y eusses renoncé. — Mon Dieu, tu as eu enfin pitié de moi ! dit Arsène avec effusion en levant ses bras vers le ciel. — Mais mon enfant ? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils ; songe, Arsène qu’il faut aimer mon enfant comme moi-même. — Ton enfant et toi, c’est la même chose, répondit Arsène. Comment pourrais-je vous séparer dans mon cœur et dans ma pensée ? À ce propos, écoute, Marthe, j’ai une question importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un nom qui n’a pas seulement effleuré nos lèvres depuis longtemps. Maintenant que tu vas être à moi, et moi à toi, il faut que cet enfant soit à nous deux, et il ne faut pas qu’un autre ait des droits sur ce que nous aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t’es séparée d’Horace, as-tu eu quelque relation avec lui ? — Aucune, répondit Marthe ; j’ai toujours ignoré où il était, à quoi il songeait ; j’ai désiré quelquefois le savoir, je te l’avoue, et, bien que je n’aie plus pour lui aucun sentiment d’affection, j’ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié et d’intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j’ai résisté au désir de t’adresser une seule question sur son compte.

— Que veux-tu faire ? quelle conduite as-tu résolu de tenir à son égard ?

— Je n’ai rien résolu. J’ai désiré de ne jamais le revoir, et j’espère que cela n’arrivera pas.

— Mais s’il venait un jour te réclamer son enfant, que lui répondrais-tu ?

— Son enfant ! son enfant ! s’écria Marthe épouvantée ; un enfant qu’il ne connaît pas, dont il ignore même l’existence ? un enfant qu’il n’a pas désiré, qu’il a engendré dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté en moi l’espérance ? un enfant qu’il m’aurait défendu de mettre au monde si cela eût été en notre pouvoir ? Non, ce n’est pas son enfant, et ce ne le sera jamais ! Ah ! Paul ! comment n’as-tu pas compris que je pouvais pardonner à Horace de m’humilier, de me briser, de me haïr ; mais que, pour avoir haï et maudit l’enfant de mes entrailles, il ne lui serait jamais pardonné ? Non, non ! cet enfant est à nous, Arsène, et non pas à Horace. C’est l’amour, le dévouement et les soins qui constituent la vraie paternité. Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme d’abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les liens du sang ne sont presque rien. Et quant à moi, j’ai profité à cet égard de la faculté que me donnait la loi, pour rompre entièrement le lien qui eût uni mon fils à Horace. La mère Olympe l’a porté à la mairie sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a écrit celui d’inconnu. C’est toute la vengeance que j’ai tirée d’Horace : elle serait sanglante, s’il avait assez de cœur pour la sentir.

— Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et sans ressentiment d’un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta vengeance a été bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses regret par la suite. Horace n’est qu’un enfant, il le sera peut-être encore pendant plusieurs années ; mais enfin il deviendra un homme, et il abjurera peut-être les erreurs de son cœur et de son esprit. Il se repentira du mal qu’il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa vie un remords cuisant. S’il revoit un jour ce bel enfant, qui, grâce à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le serrer sur son cœur…

— Arsène, ta générosité t’abuse, interrompit Marthe avec une énergie douloureuse ; Horace n’aimera jamais son enfant. Il n’a pas senti cet amour à l’âge où le cœur est dans toute sa puissance ; comment l’éprouverait-il dans l’âge de l’égoïsme et de l’intérêt personnel ? Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s’en amuserait peut-être pendant quelques jours ; mais sois sûr qu’il ne lui donnerait pas des préceptes et des exemples selon mon cœur. Je ne veux donc pas qu’il lui appartienne. Oh ! jamais ! en aucune façon !

— Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela ? et veux-tu t’arrêter sans retour à cette détermination ?

— Je le veux, répondit Marthe.

— En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe pour être mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne sait nos relations passées ou présentes. On nous croit époux ou amants. Il n’entre guère dans les mœurs du théâtre de demander à un couple quelconque la preuve légale de son association. Nous avons laissé cette opinion se former ; nous l’avons jugée nécessaire à notre sécurité. Il n’y a que la mère Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne m’appartient pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir nos intentions. Jusqu’ici rien de plus simple : il ne s’agit que de laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand nous retrouverons nos anciens amis (car lors même que nous les éviterions, il nous serait impossible de ne pas en