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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/246

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HORACE.

pour le préserver, de l’autre elle soutenait la tête de Paul ; la sienne était tombée sur le même coussin ; et ces trois infortunés reposèrent ainsi sous l’œil de Dieu, leur seul refuge, isolés du reste de l’humanité par le danger, la misère et l’agonie.

Mais bientôt ils furent réveillés par une sourde rumeur qui se faisait autour d’eux. Marthe entendit des voix inconnues, des pas lourds et pressés qui lui glacèrent le cœur d’épouvante. Des agents de police visitaient les mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsène, nivela le lit avec ses hardes, qu’elle cacha sous les draps, et, plaçant son enfant sur Arsène lui-même, elle alla ouvrir la porte avec la résolution et la force que donnent les périls extrêmes. Les débris du châssis de sa fenêtre avaient été cachés dans un coin de la chambre ; elle avait attaché son tablier en guise de rideau devant cette fenêtre brisée pour voiler le dégât. Une voisine charitable, chez qui on venait de faire des perquisitions, suivit les sbires jusqu’au seuil de Marthe.

« Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n’y a qu’une pauvre femme à peine relevée de couches, et encore bien malade. Ne lui faites pas peur, mes bons messieurs, elle en mourrait. »

Cette prière ne toucha guère les êtres sans cœur et sans pitié auxquels elle s’adressait ; mais le sang-froid avec lequel Marthe se présenta devant eux leur ôta tout soupçon. Un coup d’œil jeté dans sa chambre trop petite et trop peu meublée pour receler une cachette, leur persuada l’inutilité d’une recherche plus exacte. Ils s’éloignèrent sans remarquer des traces de sang mal effacées sur le carreau, et ce fut encore un des miracles qui concoururent au salut d’Arsène. La vieille voisine était une digne et généreuse créature qui avait assisté Marthe dans les douleurs de l’enfantement. Elle l’aida à cacher le proscrit, se chargea de lui apporter des aliments et quelques remèdes ; mais, ne connaissant aucun médecin dont les opinions pussent lui garantir le silence, et terrifiée par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui furent déployées à l’égard des victimes du cloître Saint-Méry, elle se borna aux secours insuffisants qu’elle pouvait fournir elle-même. Marthe n’osait faire un pas hors de sa chambre, dans la crainte qu’on ne revint l’explorer en son absence. D’ailleurs Arsène était devenu si calme que l’inquiétude s’était dissipée, et qu’elle comptait sur une prompte guérison.

Il n’en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point que, pendant plus d’un mois, il lui fut impossible de sortir du lit. Marthe coucha tout ce temps sur une botte de paille, qu’elle s’était procurée sous prétexte de se faire une paillasse ; mais elle n’avait pas le moyen d’en acheter la toile. La vieille voisine était dans une indigence complète. L’état du malade et son propre accablement ne permettaient pas à Marthe de travailler, encore moins de sortir pour chercher de l’ouvrage. Depuis deux mois qu’elle s’était séparée d’Horace, résolue de n’être à charge à personne en devenant mère, elle avait vécu du prix de ses derniers effets vendus ou engagés au Mont-de-Piété ; sa délivrance ayant été plus longue et plus pénible qu’elle ne l’avait prévu, elle avait épuisé cette faible ressource, et se trouvait dans un dénûment absolu. Arsène n’était pas plus heureux. Depuis quelque temps ; prévoyant, d’après les discours de Laravinière, un bouleversement dans Paris, et voulant être libre de s’y jeter, il avait donné toutes ses petites épargnes à ses sœurs, et les avait renvoyées en province. Croyant n’avoir plus qu’à mourir, il n’avait rien gardé. La situation de ces deux êtres abandonnés était donc épouvantable. Tous deux malades, tous deux brisés ; l’un cloué sur un lit de douleur, l’autre allaitant un enfant, ne vivant que de pain et dormant sur la paille, n’étant pas même abritée dans cette mansarde dont elle n’osait pas faire réparer la fenêtre, puisqu’un secret de mort était lié à cette trace d’effraction, et n’ayant d’ailleurs pas la force de faire un pas. Et puis, ajoutez à ces empêchements une sorte d’apathie et d’impuissance morale, causée par les privations, l’épuisement, une habitude de fierté outrée, et l’isolement qui paralyse toutes les facultés : et vous comprendrez comment, pouvant avertir Eugénie et moi avec quelques précautions et un peu moins d’orgueil, ils se laissèrent dépérir en silence durant plusieurs semaines.

L’enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette détresse. Sa mère avait peu de lait ; mais la voisine partageait avec le nourrisson celui de son déjeuner, et chaque jour elle allait le promener dans ses bras au soleil du quai aux Fleurs. Il n’en faut pas davantage à un enfant de Paris pour croître comme une plante frêle, mais tenace, le long de ces murs humides où la vie se développe en dépit de tout, plus souffreteuse, plus délicate, et cependant plus intense qu’à l’air pur des champs.

Pendant cette dure épreuve, la patience d’Arsène ne se démentit pas un instant ; il ne proféra pas une seule plainte, quoiqu’il souffrît beaucoup, non de ses blessures, qui ne s’envenimèrent plus et se fermèrent peu à peu sans symptômes alarmants, mais d’une violente irritation du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place à de profonds accablements. Entre l’exaltation et l’affaissement, il eut peu d’intervalles pour s’entretenir avec Marthe. Dans la fièvre, il s’imposait un silence absolu, et Marthe ignorait alors combien il était malade. Dans le calme, il ménageait à dessein ses forces, afin de pouvoir lutter contre le retour de la crise. Il résulta de cette résolution stoïque une guérison dont la lenteur surprit Marthe, parce qu’elle ne comprenait pas la gravité du mal, et dont la rapidité me parut inexplicable, lorsque, par la suite, je tins de la bouche d’Arsène le détail de tout ce qu’il avait souffert. Par instants, malgré la confiance qu’il avait su lui donner, Marthe s’effrayait pourtant de l’espèce d’indifférence avec laquelle il semblait attendre sa guérison sans la désirer. Elle pensait alors que ses facultés mentales avaient reçu une grave atteinte, et craignait qu’il n’en retrouvât jamais complètement la vigueur. Mais tandis qu’elle s’abandonnait à cette sinistre conjecture, Arsène, plein de persistance et de détermination, comptait les jours et les heures ; et sentant les accès de son mal diminuer lentement, il en concluait avec raison qu’une grave rechute était imminente, à moins qu’il ne gardât les rênes de sa volonté toujours également tendues. Il voulait donc s’abstenir de toute émotion violente, de tout découragement puéril, et semblait ne pas voir l’horreur de la situation que Marthe partageait avec lui.

Un jour qu’il avait les yeux fermés et semblait dormir, il entendit la vieille voisine exprimer de l’intérêt à Marthe, selon la portée de ses idées et de ses sentiments bons et humains sans doute, mais bornés et un peu grossiers. « Savez-vous, mon cœur, lui disait-elle, que c’est un grand malheur pour vous d’avoir été forcée de recueillir cet homme-là ? Vous étiez déjà bien assez dépourvue, et voilà que vous êtes obligée de partager avec lui un pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du lait pour votre enfant !

— Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie ! répondit Marthe avec un triste sourire ; mais il ne mange pas une once de pain par jour dans sa soupe. Et quelle soupe ! une goutte de lait dans une pinte d’eau ; je ne comprends pas qu’il vive ainsi.

— Aussi cela va durer éternellement, cette maladie ! répondit la vieille ; il ne pourra jamais retrouver ses forces avec un pareil régime. Vous aurez beau faire, vous vous épuiserez sans pouvoir le sauver.

— J’aimerais mieux mourir avec lui que de l’abandonner, dit Marthe.

— Mais si vous faites mourir votre enfant ? dit la vieille.

— Dieu ne le permettra pas ! s’écria Marthe épouvantée.

— Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec douceur ; je ne dis pas non plus que votre dévouement pour ce réfugié soit poussé trop loin. Je sais ce qu’on doit à son prochain ; mais ce serait à lui de comprendre qu’il ne se sauve de l’échafaud que pour vous conduire avec lui à l’hôpital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir combien il vous nuit. Il ne voit pas qu’à dormir sur