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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/243

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HORACE.

y ont prise. J’ignore même comment Laravinière y fut mêlé, s’il les avait prévus, ou s’il s’y jeta inopinément, poussé par les provocations de la force militaire au convoi de l’illustre Lamarque, et par le désordre encore mal expliqué de cette déplorable journée. Quoi qu’il en soit, cette lutte ne pouvait passer devant lui sans l’entraîner. Elle entraîna aussi Arsène, qui n’en espérait point le succès ; mais qui, désirant la mort, et voyant son cher Jean la chercher derrière les barricades, s’attacha à ses pas, partagea ses dangers, et subit l’héroïque et sombre enivrement qui gagna les défenseurs désespérés de ces nouvelles Thermopyles. À l’heure dernière de ces martyrs, comme la troupe envahissait le cloître Saint-Méry, Laravinière, déjà criblé, tomba frappé d’une dernière balle.



Arsène fut un de ceux qui s’échappèrent par un toit. (Page 80.)

« Je suis mort, dit-il à Arsène, et la partie est perdue. Mais tu peux fuir encore ; pars !

— Jamais, dit Arsène en se jetant sur lui ; ils me tueront sur ton corps.

— Et Marthe ! répondit Laravinière, Marthe qui existe peut-être, et qui n’a que toi sur la terre ! La dernière volonté d’un mourant est sacrée. Je te lègue l’avenir de Marthe, et je t’ordonne de sauver ta vie pour elle. Puisqu’il n’y a plus rien à faire ici, tu peux et tu dois te soustraire à ces bourreaux qui s’approchent, ivres de vengeance et de vin ; pauvres soldats qui se croient vainqueurs cent contre un ! »

Deux minutes après, l’intrépide Jean tomba inanimé sur le sein d’Arsène. La maison, dernier refuge des insurgés, était envahie. Arsène fut un de ceux qui s’échappèrent par un toit. Cette évasion tint du miracle, et arracha malheureusement peu de braves à la furie des assaillants. Caché à plusieurs reprises dans des cheminées, dans des lucarnes de greniers, vingt fois aperçu et poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches avec un bonheur qui semblait proclamer l’intervention de la Providence, Arsène, couvert de blessures, brisé par plusieurs chutes, se sentant à bout de ses forces et de son courage, tenta un dernier effort pour disputer une vie à laquelle une faible espérance le rattachait à peine. Il s’agissait de sauter d’un toit à l’autre pour entrer dans une mansarde par une fenêtre inclinée qu’il apercevait à quelques pieds de distance. Ce n’était qu’un pas à faire, un instant de résolution et de sang-froid à ressaisir ; mais Arsène était