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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/241

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HORACE.

— Ne me le demandez pas ; j’ai été ridicule ou odieux, je ne sais pas lequel.

— Mais est-ce fini avec elle ?

— Vous voulez me forcer à vous dire une chose dont le souvenir me navre, et dont vous ne me conseillerez pas de rire, j’en suis certain : elle s’est suicidée.

— Ah ! voilà qui est bien, très-bien, dit le marquis avec beaucoup de sérieux ; je vous félicite. Cela ne m’est jamais arrivé. Un suicide ! C’est superbe cela, mon cher, à votre âge. Qu’on le sache, et toutes les femmes sont à vous. Oui-da ! vous êtes appelé à une belle carrière ! Puisqu’il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre temps et de choisir. Dites-moi : comment avez-vous pris ce suicide ? avez-vous été très-frappé ?

— Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. Je ne conçois pas que vous m’interrogiez sur un sujet si délicat ; mais dussiez-vous me mépriser pour ma faiblesse, je vous dirai que j’ai été bien près de me brûler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.

— Mais vous ne l’avez pas fait ? continua le marquis poursuivant toujours son interrogatoire avec le plus grand sang-froid. Vous n’avez pas pris des pistolets ? Vous ne vous êtes pas blessé ? Allons, dites, vous n’avez pas fait une pareille niaiserie ? »

Horace resta interdit, partagé entre l’indignation que lui inspirait le calme cynique de son maître, et le besoin de voir excuser sa propre légèreté. Le marquis reprit avec la même aisance :

« Vous étiez donc bien amoureux ?

— Au contraire, répondit Horace, je ne l’étais pas assez. C’était une femme trop parfaite : je m’ennuyais de la vie avec elle.

— Et elle s’est tuée pour vous rattacher à l’existence ? C’est bien beau de sa part. Ah çà ! exigez-vous qu’à l’avenir on se tue pour vous ? »

Horace, qui n’avait fait cet aveu amplifié du suicide de Marthe que par un mouvement de vanité, sentit qu’il avait fait là une sottise ; le marquis l’en avertissait par ses railleries. Confus et irrité, il se laissa accabler quelques instants en silence. Enfin, n’y pouvant plus tenir.

« Monsieur le marquis, dit-il, j’espérais mieux de votre supériorité. Il n’y a pas de gloire à écraser un pauvre diable quand on est grand seigneur, et un enfant quand on a des cheveux blancs. Vous me trouvez fat et ridicule d’aspirer à la vicomtesse. Eh bien, si vous êtes autorisé à vous moquer de moi…

— Que feriez-vous dans ce cas-là ? dit le marquis vivement.

— Que pourrais-je faire vis-à-vis d’une femme et d’un…

— Et d’un vieillard ? dit le marquis en achevant la phrase d’Horace avec calme. Eh bien, voyons ! vous vous retireriez tout penaud ?

— Peut-être que non, monsieur le marquis, répondit Horace avec énergie ; peut-être accepterais-je le défi, sauf à en sortir vaincu ; mais du moins je ne céderais pas sans combattre.

— À la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la main. Voilà comme j’aime à entendre parler. Maintenant écoutez-moi. Je ne me moque pas, je vous estime, et je vous plains ; car vous avez encore trop d’illusions et de fougue pour ne pas jouer à vos dépens la comédie, ou, si vous voulez que je parle d’une façon plus moderne, le drame des passions. Vous n’avez pas d’expérience, mon cher ami.

— Je le sais bien, et c’est pour cela que je vous demandais conseil.

— Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore pendant cinq ou six ans aux femmes enthousiastes et folles qui se tuent par amour ou par dépit. Quand vous en aurez détruit ou désolé une douzaine, vous serez mûr pour la grande entreprise, conçue par vous témérairement aujourd’hui, d’attaquer une femme du monde.

— C’est une leçon ? je l’accepte ; mais je la veux entière et sérieuse afin d’en pouvoir profiter. Voyons, sans dédain, sans méchanceté, Monsieur, une femme du monde est donc bien forte, bien invincible pour un homme qui n’est pas du monde ?

— Tout au contraire. Rien n’est si facile que de vaincre comme vous l’entendez la plus forte de ces femmes-là. Vous voyez que je ne suis ni dédaigneux, ni méchant pour vous.

— En ce cas… achevez, dites tout.

— Vous le voulez ? Apprenez donc qu’il est facile de triompher des désirs et de la curiosité d’une femme. Ceci n’est rien. Sans jeunesse, sans beauté, avec quelque esprit seulement, on y parvient tous les jours. Mais n’être pas culbuté le lendemain par ce coursier indocile qu’on appelle la réflexion, voilà ce qui n’est pas donné à tous, et ce qui demande un certain art. Vous pourriez dès cette nuit, par surprise, obtenir ce qu’on répute la victoire. Mais vous pourriez bien aussi être éconduit demain soir, et rencontrer après-demain votre conquête sans qu’elle vous rendît seulement un salut.

— En est-il ainsi ? sont-ce là leurs façons d’agir ?

— Ce sont là leurs droits ; qu’y trouvez-vous à redire ? Nous les obsédons ; nous violentons leurs pensées, leur imagination, leur conscience ; à force de ruse et d’audace nous arrachons leur consentement, et elles ne pourraient pas se raviser au moment où notre désir perd son intensité avec sa puissance ! Elles ne pourraient pas se venger d’avoir été gagnées au jeu, et prendre leur revanche à la première occasion ! Allons donc ! sommes-nous musulmans pour leur interdire le jugement et la liberté ?

— Vous avez raison, et je commence à comprendre. Mais quelle est donc cette science mystérieuse sans laquelle on ne peut leur plaire plus d’un jour ?

— Eh mais, c’est la science de ne jamais déplaire ! C’est une grande science, croyez-moi.

— Enseignez-la-moi, je veux l’apprendre, » dit Horace.

Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrète pour lui-même et avec le pédantisme de sa vanité satisfaite par les sacrifices humiliants et les intrigues puériles d’un demi-siècle de galanterie, exposa longuement ses plans et sa doctrine à Horace. Il y mit la même solennité que s’il se fût agi de léguer à un jeune adepte une science profonde, un secret important à l’avenir des hommes. Horace l’écouta avec stupeur, et se retira tellement bouleversé et brisé de tout ce qu’il venait d’entendre, qu’il en fut malade toute la nuit. Il s’obstinait à admirer le marquis ; mais, malgré lui, il avait été saisi d’un tel dégoût à la peinture de ces profanations de l’amour, et à l’idée de ces froides machinations, qu’il ne put se décider à retourner au château le lendemain. Il resta trois jours sous le coup de ces révélations mortelles, ne croyant plus à rien, regrettant ses illusions avec amertume, rougissant tantôt de ce monde où il s’était jeté avec tant d’ardeur, tantôt de lui-même, qu’il sentait si inférieur, dans l’art du mensonge, et ne songeant plus à la vicomtesse, qu’il voyait désormais, à travers les analyses sèches et rebutantes du marquis, comme un cadavre informe sortant d’un alambic.

Cette absence non préméditée lui fit faire à son insu bien du chemin dans le cœur de la vicomtesse. Elle avait arrangé dans sa tête un roman qu’elle ne voulait pas laisser au premier chapitre. D’une longue-vue placée sur le perron élevé du château, elle voyait distinctement notre maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua Horace se promenant à quelque distance, dans un lieu découvert touchant à l’extrémité du parc de Chailly. Elle alla s’y promener comme par hasard, le rencontra, marcha longtemps avec lui, déploya toutes les grâces de son esprit, et ne l’amena pourtant pas à lui faire une déclaration. Horace avait été si frappé des instructions du marquis, il était si épouvanté de la science qu’il lui avait donnée, que, malgré l’ivresse de vanité où le plongeaient les avances sentimentales de Léonie, il se sentit la force de résister. Il eut cette force bien longtemps, c’est-à-dire environ trois semaines, phase immense entre deux êtres qui se désirent mutuellement, et qui ne sont retenus par aucune considération morale. Peut-être le courage de ce jeune homme eût offensé et rebuté la vicomtesse s’il eût persisté davantage. Mais le marquis de Vernes, qui