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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/228

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HORACE.

sans la provoquer beaucoup, la confidence de ses chagrins. « Eh bien, oui, me dit-il, répondant à une observation que je lui faisais, je suis mécontent de mon sort, mécontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je pas ? tout à fait las de vivre. Pour une goutte de fiel de plus qui tomberait dans ma coupe, je me couperais la gorge.



Marthe.

— Cependant hier, en vous croyant pris du choléra, vous me recommandiez vivement de ne pas vous laisser mourir. J’espère que vous vous exagérez à vous-même votre spleen d’aujourd’hui.

— C’est qu’hier j’avais mal au cerveau, j’étais fou, je tenais à la vie par un instinct animal ; aujourd’hui que je retrouve ma raison, je retrouve l’ennui, le dégoût et l’horreur de la vie. »

J’essayai de lui parler de Marthe, dont il était l’unique appui, et qui peut-être ne lui survivrait pas s’il consommait le crime d’attenter à ses jours. Il fit un mouvement d’impatience qui allait presque jusqu’à la fureur ; il regarda dans la chambre voisine, et s’étant assuré que Marthe n’était pas rentrée de ses courses du matin, « Marthe ! s’écria-t-il ! eh bien, vous nommez mon fléau, mon supplice, mon enfer ! Je croyais, après toutes les prédictions que vous m’avez faites à cet égard, qu’il y allait de mon honneur de vous cacher à quel point elles se sont réalisées ; eh bien, je n’ai pas ce sot orgueil, et je ne sais pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, mon seul ami, je lui ferais mystère de ce qui se passe en moi. Sachez donc la vérité, Théophile : j’aime Marthe, et pourtant je la hais ; je l’idolâtre, et en même temps je la méprise ; je ne puis me séparer d’elle, et pourtant je n’existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, vous qui savez tout expliquer, vous qui mettez l’amour en théorie, et qui prétendez le soumettre à un régime comme les autres maladies.

— Cher Horace, lui répondis-je, je crois qu’il me serait facile de constater du moins l’état de votre âme. Vous aimez Marthe, j’en suis bien certain ; mais vous voudriez l’aimer davantage, et vous ne le pouvez pas.

— Eh bien, c’est cela même ! s’écria-t-il. J’aspire à un amour sublime, je n’en éprouve qu’un misérable. Je voudrais embrasser l’idéal, et je n’étreins que la réalité.

— En d’autres termes, repris-je en essayant d’adoucir