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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/225

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HORACE.

pris, pour ses amère critiques, en une véritable aversion, prévoyant qu’il faudrait désormais en venir à des querelles sérieuses pour l’éloigner, l’avait mis ironiquement au défi de lui voler le cœur de Marthe, et lui donnait désormais carte blanche auprès d’elle. Quoiqu’il fût outré de l’aplomb dédaigneux avec lequel Jean procédait ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait maladroit, timide, plus scrupuleux et plus compatissant qu’il ne voulait le paraître ; et il sentait bien que d’un mot il détruirait, dans l’esprit de son indulgente amie, tout l’effet du plus long discours possible de Laravinière. Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son empire sur Marthe, comme s’il se fût agi de gagner un pari. Combien d’amours malheureuses se sont ainsi prolongées et comme ranimées avec effort dans des cœurs lassés ou éteints, par la crainte de donner un triomphe à ceux qui en prédisaient la fin prochaine ! Le repentir et le pardon, dans ces cas-là, ne sont pas toujours très-désintéressés, et il y a plus de loyauté qu’on ne pense à braver le scandale d’une rupture devenue nécessaire.

Laravinière travaillait donc en pure perte. Depuis qu’il avait résolu de sauver Marthe, elle était plus que jamais ennemie de son propre salut. Il vit bientôt qu’au lieu de l’amener au dessein qu’il avait conçu, il la fortifiait dans le dessein contraire. Il avoua à Arsène qu’au lieu de le servir, il avait empiré sa situation ; et il rentra dans sa neutralité, se consolant avec l’idée que Marthe apparemment n’était pas aussi malheureuse qu’il l’avait jugé.

Il eût, à cette époque, quitté l’hôtel de M. Chaignard, si des raisons étrangères à nos deux amants ne lui eussent rendu ce domicile plus sûr et plus propice qu’aucun autre à certains projets qui l’occupaient secrètement. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd’hui, que le brave Jean n’est plus à la merci des hommes, et que ceux qui partagèrent son sort sont, aussi bien que lui, soit par la mort, soit par l’absence, à l’abri de toute persécution ? Jean conspirait. Avec qui, je l’ai toujours ignoré, et je l’ignore encore. Peut-être conspirait-il tout seul ; je ne pense pas qu’il fût exploité, séduit, ni entraîné par personne. Avec le caractère ardent que je lui connaissais et l’impatience d’agir qui le dévorait, j’ai toujours pensé qu’il était homme plutôt à gourmander la prudence des chefs de son parti et à outrepasser leurs intentions, qu’à se laisser devancer par eux dans une entreprise à main armée. Ma situation ne me permettait pas d’être son confident. À quel point Arsène le fut, je ne l’ai pas su davantage, et je n’ai pas cherché à le savoir. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’Horace, entrant brusquement dans la chambre de Laravinière, un jour que celui-ci avait oublié de s’enfermer, il le trouva environné de fusils de munition qu’il venait de tirer d’une grande malle, et qu’il inspectait en homme versé dans l’entretien des armes. Dans la même malle, il y avait des cartouches, de la poudre, du plomb, un moule, tout ce qui était nécessaire pour envoyer le possesseur de ces dangereuses reliques devant un jury, et de là en place de Grève ou au Mont-Saint-Michel. Horace était précisément dans une heure de spleen et d’abandon. Il avait encore de ces moments-là avec Laravinière, quoiqu’il se fût promis de n’en plus avoir.

« Oui-da ! s’écria-t-il en le voyant refermer précipitamment son coffre, jouez-vous ce jeu-là ? Eh bien ! ne vous en cachez pas. Je sympathise avec cette manière de voir ; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier une de ces clarinettes, je suis très-capable d’en jouer aussi.

— Dites-vous ce que vous pensez, Horace ? répondit Jean en attachant sur lui ses petits yeux verts et brillants comme ceux d’un chat. Vous m’avez si souvent raillé amèrement pour mon emportement révolutionnaire, que je ne sais pas si je puis compter sur votre discrétion. Cependant, quelque peu de sympathie que vous inspirent mon projet et ma personne, quand vous vous rappellerez qu’il y va de ma tête, vous ne vous amuserez pas, j’espère, à me plaisanter tout haut sur mon goût pour les armes à feu.

— J’espère, moi, que vous n’avez aucune crainte à cet égard ; et je vous répète que, loin de vous critiquer, je vous approuve et vous envie. Je voudrais, moi aussi, avoir une espérance, une conviction assez forte pour me faire hacher à coups de sabre derrière une barricade.

— Eh ! si le cœur vous en dit, vous pouvez vous adresser à moi. Voyez, Horace, est-ce que ne voilà pas une plume avec laquelle un jeune poëte comme vous pourrait écrire une belle page et se faire un nom immortel ? »

En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie qu’il s’était réservée pour son usage particulier. Horace la prit, la pesa dans sa main, en fit jouer la batterie, puis s’assit en la posant sur ses genoux, et tomba dans une rêverie profonde.

« À quoi bon vivre dans ce temps-ci ? s’écria-t-il lorsque Laravinière, achevant de serrer ses dangereux trésors, lui ôta doucement son arme favorite ; n’est-ce pas une vie d’avortement et d’agonie ? N’est-ce pas un leurre infâme que cette société nous fait, lorsqu’elle nous dit : Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, soyez ambitieux, et vous parviendrez à tout ! et il n’y aura pas de place si haute à laquelle vous ne puissiez vous asseoir ! Que fait-elle, cette société menteuse et lâche, pour tenir ses promesses ? Quels moyens nous donne-t-elle de développer les facultés qu’elle nous demande et d’utiliser les talents que nous acquérons pour elle ? Rien ! Elle nous repousse, elle nous méconnaît, elle nous abandonne, quand elle ne nous étouffe pas. Si nous nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou nous tue ; si nous restons tranquilles, elle nous méprise ou nous oublie. Ah ! vous avez raison, Jean, grandement raison de vous préparer à un glorieux suicide !

— Oh ! si vous croyez que je songe à ma gloire et à celle de mes amis, vous vous trompez beaucoup, dit Laravinière. Je suis très-content de la société en ce qui me concerne. J’y jouis d’une indépendance absolue, et j’y savoure une fainéantise délicieuse. Je la traverse en véritable bohémien, et je n’y ai qu’une affaire, qui est de conspirer pour son renversement ; car le peuple souffre, et l’honneur appelle ceux qui se sont dévoués pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra !

— Le peuple, voilà un grand mot, reprit Horace ; mais, soit dit sans vous offenser, je crois que vous vous souciez aussi peu de lui qu’il se soucie de vous. Vous aimez la guerre et vous la cherchez ; voilà tout, mon cher président : chacun obéit à ses instincts. Voyons, pourquoi aimeriez-vous le peuple ?

— Parce que j’en suis.

— Vous en êtes sorti, vous n’en êtes plus. Le peuple sent si bien que vous avez des intérêts différents des siens, qu’il vous laisse conspirer tout seul, ou peu s’en faut.

— Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n’ai pas à m’expliquer là-dessus ; mais soyez sûr que je suis sincère quand je dis : « J’aime le peuple. » Il est vrai que j’ai peu vécu avec lui, que je suis une espèce de bourgeois, que j’ai des goûts épicuriens qui me gêneront si nous avons un jour un régime spartiate qui prohibe la bière et le caporal. Mais qu’importe tout cela ? Le peuple, c’est le droit méconnu, c’est la souffrance délaissée, c’est la justice outragée. C’est une idée, si vous voulez ; mais c’est l’idée grande et vraie de notre temps. Elle est assez belle pour que nous combattions pour elle.

— C’est une idée que l’on retournera contre vous quand vous l’aurez proclamée.

— Et pourquoi donc, à moins que je ne la désavoue ? Et pourquoi le ferais-je ? comment pourrais-je changer ? Est-ce qu’une idée meurt comme une passion, comme un besoin ? La souveraineté de tous sera toujours un droit : l’établir ne sera pas l’affaire d’un jour. Il y a bien de l’ouvrage pour toute ma vie, quand même je ne trouverais pas la mort au commencement. »

Ce n’était pas la première fois qu’ils débattaient leurs théories à cet égard. Jean y avait toujours eu le dessous, quoiqu’il eût pour lui la vérité et la conviction ; il n’avait pas l’intelligence assez prompte et assez subtile pour repousser toutes les objections et toutes les mo-