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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/224

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HORACE.

— Moi ! je n’estime pas Marthe ! Osez-vous dire que je n’estime pas la femme à qui j’ai donné ma jeunesse, ma vie, la virginité de mon cœur ?

— Je ne pense pas que ce soit à titre de sacrifice que vous l’ayez fait, et, dans tous les cas, je suis peu disposé à vous en plaindre.

— Parce que vous ne comprenez rien à l’amour. C’est vous qui êtes un être froid et sans intelligence des passions.

— C’est possible, dit Jean avec un sourire mêlé d’amertume ; mais je ne fais pas le semblant du contraire. Eh bien, expliquez-moi donc, en ce cas, en quoi vous êtes si à plaindre ?

— Jean, s’écria Horace, vous ne savez pas ce que c’est que d’aimer pour la première fois, et d’être aimé pour la seconde ou troisième.

— Ah ! nous y voilà, dit Laravinière en haussant les épaules. La Vierge Marie était seule digne de monsieur Horace Dumontet ! Connu ! mon cher. Vous l’avez dit assez souvent devant moi à cette pauvre Marthe. Mais dire ces choses-là, voyez-vous, en avoir seulement la pensée, prouve qu’on était digne tout au plus de mademoiselle Louison. Quelle vanité et quelle erreur sont les vôtres ! Il y a certaines femmes perdues qui valent mieux que certains adolescents.

— Jean, vous êtes un grossier, un brutal, un insolent personnage.

— Oui, mais je dis la vérité. Il y a des cœurs purs sous des robes souillées, et des cœurs corrompus sous des gilets magnifiques. »

Horace déchira son gilet de velours cramoisi et en jeta les lambeaux à la figure du Laravinière. Jean les esquiva, et les poussant du bout de son pied :

« C’est cela, dit-il ; comme si vous n’étiez pas assez endetté avec votre tailleur !

— Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne l’avais pas oublié ; mais je vous remercie de me le rappeler.

— Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laravinière avec insouciance ; il y a dans les prisons de pauvres patriotes qui en profiteront pour acheter des cigares. Allons, rallumez le vôtre, et parlons un peu sans nous fâcher. Que vous ayez eu envers Marthe des torts incontestables, vous ne pouvez pas le nier ; et moi, sachant que vous êtes un enfant gâté, que vous avez pour vous l’esprit, les belles paroles et une superbe figure, je vous excuse jusqu’à un certain point. Je sais bien que c’est le privilège des beaux garçons, comme celui des belles femmes, d’avoir des caprices ; je ne peux pas exiger que vous ayez la sagesse d’un homme comme moi, qui ressemble à un sanglier plus qu’à un chrétien, et dont la face a été labourée un jour qu’il grêlait des hallebardes. Mais ce que je ne vous pardonne pas, c’est d’aimer à faire souffrir ; c’est de ne pas rompre une liaison dont vous êtes dégoûté ; c’est de manquer de franchise, en un mot, et de ne pas vouloir guérir le mal que vous avez fait.

— Mais je l’aime, cette femme que je fais souffrir ! je ne puis m’en séparer ! je ne m’habituerais pas à vivre sans elle !

— Quand même cela serait vrai (et j’en doute, puisque vous vous arrangez de manière à rester avec elle le moins que vous pouvez), votre devoir serait de vaincre un amour qui lui est nuisible.

— Quand je le voudrais, elle n’y consentirait jamais.

— En êtes-vous bien sûr ?

— Elle se tuera si je l’abandonne.

— Si vous l’abandonnez froidement et brutalement, c’est possible ; mais si vous le faites par loyauté, par dévouement, au nom de l’honneur, au nom de votre amour même…

— Jamais ! jamais Marthe ne se résignera à me perdre, je le sais trop.

— Voilà de la fatuité. Autorisez-moi à lui parler avec la même franchise que je viens d’avoir avec vous, et nous verrons.

— Jean ! encore un coup, vous avez des vues sur elle !

— Moi ? Il faudrait pour cela trois choses : 1o qu’il n’y eût plus un seul miroir dans l’univers ; 2o que Marthe perdît la vue ; 3o qu’elle et moi n’eussions aucun souvenir de ma figure.

— Mais quelle obstination avez-vous à nous séparer ?

— Je vais vous le dire sans détour : j’ai des vues pour un autre.

— Vous êtes chargé de la séduire ou de l’enlever ? Pour quel prince russe ou pour quel don Juan du Café de Paris ?

— Pour le fils d’un cordonnier, pour Paul Arsène.

— Comment, vous le voyez ?

— Tous les jours.

— Et vous m’en avez fait mystère ?… Voilà qui est étrange !

— C’est fort simple, au contraire. Je savais que vous ne l’aimez pas, et je ne voulais pas vous entendre mal parler de lui, parce que je l’aime.

— Ainsi vous êtes le Mercure de ce Jupiter, qui déjà s’est changé en pluie de gros sous pour me supplanter ?

— Triple insulte pour lui, pour elle et pour moi. Grand merci ! C’était dans votre rôle ? Vous l’avez très-bien dit ! Si j’étais claqueur, je me pâmerais d’admiration.

— Mais enfin, Laravinière, c’est à me rendre fou ! Vous agissez ici contre moi, vous me trahissez, vous parlez pour un autre. Et moi qui me fiais à vous !

— Et vous aviez raison, Monsieur. Je n’ai jamais prononcé le nom d’Arsène devant Marthe. Et quant à vous brouiller avec elle, je n’ai jamais fait que le contraire. Aujourd’hui je renonce à vous réconcilier : mon cœur et ma conscience me le défendent. Ou je quitte la maison aujourd’hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je l’engage, avec votre autorisation, à rompre un engagement qui vous pèse et qui la tue. »

Horace, vaincu par la rude franchise et la fermeté impitoyable de Laravinière, mis au pied du mur, et ne sachant plus comment faire pour regagner l’estime de cet homme dont il craignait le jugement, promit de réfléchir à sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre un parti définitif. Mais les jours s’écoulèrent, et il ne sut se décider à rien.

XXII.

Il ne mentait pas en disant que Marthe lui était nécessaire. Il avait horreur de la solitude, et il avait besoin du dévouement d’autrui, deux choses qui lui rendaient Marthe plus précieuse encore qu’il n’osait le dire à Laravinière ; car celui-ci n’était plus disposé à se faire illusion sur son compte, et, s’il eût deviné le véritable motif de cette persévérance, il l’eût taxé d’égoïsme et d’exploitation. Marthe était plus facile à tromper ou à contenter. Il lui suffisait qu’Horace lui dit un mot de crainte ou de regret à l’idée de séparation, pour qu’elle acceptât héroïquement toutes les souffrances attachées à cette union malheureuse.

« Il a plus besoin de moi qu’on ne pense, disait-elle ; sa santé n’est pas si forte qu’elle le paraît. Il a de fréquentes indispositions par suite d’une irritabilité des nerfs qui m’a fait parfois craindre, sinon pour sa vie, du moins pour sa raison. À la moindre douleur, il s’exaspère d’une façon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant ; il ne sait pas s’occuper de lui-même : si je n’étais pas là, au milieu de ses rêveries et de ses divagations, il oublierait de dormir et de manger. Sans compter qu’il n’aurait jamais la précaution et l’attention de mettre tous les jours vingt sous de côté pour dîner. Enfin, il m’aime, malgré toutes ses boutades. Il m’a dit cent fois, dans ces moments d’abandon et de repentir où l’on est vraiment soi-même, qu’il préférait souffrir encore mille fois plus de son amour que de guérir en cessant d’aimer. »

C’est ainsi que Marthe parlait à Laravinière ; car ce dernier, voyant qu’Horace ne se décidait à rien, avait rompu la glace avec elle, après avoir bien et dûment averti Horace de ce qu’il allait faire. Horace, qui l’avait