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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/209

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HORACE.

à me le demander avec tendresse. Mais, dès mon premier mouvement d’hésitation, il me laissait voir un dépit et une aigreur qui me rendaient la force de lui résister ; car, moi aussi, je prenais du dépit, je devenais amère. Et nous nous sommes dit des choses bien dures, qui me sont restées sur le cœur comme une montagne !

— Tu avais raison de dire qu’il ne t’aime pas, reprit Eugénie ; mais tu te trompes quand tu t’imagines que c’est à cause de toi et de ton passé. Le mal ne vient que de son orgueil à lui, et d’un fonds d’égoïsme que tu vas encourager par ta faiblesse. L’homme qui a le cœur fait pour aimer ne se demande pas si l’objet de son amour est digne de lui. Du moment qu’il aime, il n’examine plus le passé ; il jouit du présent, et il croit à l’avenir. Si sa raison lui dit qu’il y a dans ce passé quelque chose à pardonner, il pardonne dans le secret de son cœur, sans faire sonner sa générosité comme une merveille. Cet oubli des torts est si simple, si naturel à celui qui aime ! Arsène t’a-t-il jamais accusée, lui ? Ne t’a-t-il pas toujours défendue contre toi-même, comme il t’aurait défendue contre le monde entier ?

— Je douterais même d’Arsène, dit Marthe en soupirant. Je crois qu’en amour on est humble et généreux tant qu’on est repoussé ; mais le bonheur rend exigeant et cruel. Voilà ce qui m’arrive avec Horace. Durant ces heures de la nuit que nous avons passées ensemble, il y avait une alternative continuelle de douceur et de fierté entre nous. Quand je me révoltais contre lui, il était à mes pieds pour me calmer ; mais, à peine m’avait-il amenée à m’humilier devant lui, qu’il m’accablait de nouveau. Ah ! je crois que l’amour rend méchant !

— Oui, l’amour des méchants, » répliqua Eugénie en secouant tristement la tête.

Eugénie était injuste ; elle ne voyait pas la vérité mieux que Marthe. Toutes deux se trompaient, chacune à sa manière. Horace n’était ni aussi respectable ni aussi méchant qu’elles se l’imaginaient. Le triomphe le rendait volontiers insolent ; il avait cela de commun avec tant d’autres, que si on voulait condamner rigoureusement ce travers, il faudrait mépriser et maudire la majeure partie de notre sexe. Mais son cœur n’était ni froid ni dépravé. Il aimait certainement beaucoup ; seulement, l’éducation morale de l’amour lui ayant manqué, ainsi qu’à tous les hommes, comme il n’était pas du petit nombre de ceux dont le dévouement naturel fait exception, il aimait seulement en vue de son propre bonheur, et, si je puis m’exprimer ainsi, pour l’amour de lui-même.

Il vint dans la journée ; et, au lieu d’être confus devant nous, il se présenta d’un air de triomphe que je trouvai moi-même d’assez mauvais goût. Il s’attendait à des plaisanteries de ma part, et il s’était préparé à les recevoir de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de lui faire des reproches.

« Il me semble, lui dis-je en l’emmenant dans mon cabinet, que tu aurais pu avoir avec Marthe des entrevues secrètes qui ne l’eussent pas compromise. Cette nuit passée dehors sans préparation, sans prétexte, pourra faire beaucoup jaser les gens de la maison. »

Horace reçut fort mal cette observation.

— J’admire fort, dit-il, que tu prennes tant d’ombrage pour elle, lorsque tu vis publiquement avec Eugénie !

— C’est pour cela qu’Eugénie est respectée de tout ce qui m’entoure, répondis-je. Elle est ma sœur, ma compagne, ma maîtresse, ma femme, si l’on veut. De quelque façon qu’on envisage notre union, elle est absolue et permanente. Je me suis fait fort de la rendre acceptable à tous ceux qui m’aiment, et d’entourer Eugénie d’assez d’amis dévoués pour que le cri de l’intolérance n’arrive pas jusqu’à ses oreilles. Mais je n’ai pas levé le voile qui couvrait nos secrètes amours avant de m’être assuré par la réflexion et l’expérience de la solidité de notre affection mutuelle. Après une première nuit d’enivrement, je n’ai pas présenté Eugénie à mes camarades en leur disant : « Voici ma maîtresse, respectez-la à cause de moi. » J’ai caché mon bonheur jusqu’à ce que j’aie pu leur dire avec confiance et loyauté : « Voici ma femme, elle est respectable par elle-même. »

— Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit Horace avec hauteur. Je dirai à tout le monde : « Voici mon amante, je veux qu’on la respecte. Je contraindrai les récalcitrants à se prosterner, s’il me plaît, devant la femme que j’ai choisie. »

— Vous n’y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras invincible des antiques pourfendeurs de la chevalerie. Au temps où nous vivons, les hommes ne se craignent pas entre eux ; et on ne respectera votre amante, comme vous l’appelez, qu’autant que vous la respecterez vous-même.

— Mais vous êtes singulier, Théophile ! En quoi donc ai-je outragé celle que j’aime ? Elle est venue se jeter dans mes bras, et je l’y ai retenue une heure ou deux de plus qu’il ne convenait d’après votre code des convenances. Vraiment, j’ignorais que la vertu et la réputation d’une femme fussent réglées comme le pouvoir des recors, d’après le lever et le coucher du soleil.

— Ce sont là de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, pour une journée aussi solennelle que celle-ci devrait l’être dans l’histoire de vos amours. Si Marthe en prenait aussi légèrement son parti, j’aurais peu d’estime pour elle. Mais elle en juge tout autrement, à ce qu’il me paraît, car elle n’a pas cessé de pleurer depuis ce matin. Je ne vous demande pas la cause de ses larmes ; mais n’irez-vous pas la lui demander avec un visage moins riant et des manières moins dégagées ?

— Écoutez, Théophile, dit Horace en reprenant son sérieux, je vais vous parler franchement, puisque vous m’y contraignez. L’amitié que j’ai pour vous me défendait de provoquer une explication que votre sévérité envers moi rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un enfant, et que s’il m’a plu jusqu’ici de me laisser traiter comme tel, ce n’est pas un droit que vous avez acquis irrévocablement et que je ne puisse pas vous ôter quand bon me semblera. Je vous déclare donc aujourd’hui que je suis las, extrêmement las, de l’espèce de guerre qu’Eugénie et vous faites, au nom de M. Paul Arsène, à mes amours avec Marthe. Je n’agis pas aussi légèrement que vous le croyez en mettant de côté toute feinte et toute retenue à cet égard. Il est bon que vous sachiez tous, vous et vos amis, que Marthe est ma maîtresse et non celle d’un autre. Il importe à ma dignité, à mon honneur, de n’être pas admis ici en surnuméraire, mais d’être bien pour vous, pour eux, pour Marthe, pour tout le monde et pour moi-même, l’amant, le seul amant, c’est-à-dire le maître de cette femme. Et comme depuis quelque temps, grâce au singulier rôle que vous me faites jouer, grâce aux prétentions obstinées de M. Paul Arsène, grâce à la protection peu déguisée que lui accorde Eugénie (grâce à votre neutralité, Théophile), grâce à l’amitié équivoque qui règne entre Marthe et lui, grâce enfin à mes propres soupçons, qui me font cruellement souffrir, je ne sais plus où j’en suis, ni ce que je suis ici, j’ai résolu de savoir enfin à quoi m’en tenir, et de bien dessiner ma position. C’est pour cela que je me présente ici ce matin, la tête levée, et que je viens vous dire à tous, sans tergiversation et sans ambiguïté : « Marthe a passé cette nuit dans mes bras, et si quelqu’un le trouve mauvais, je suis prêt à connaître de ses droits, et à lui céder les miens, s’ils ne sont pas les mieux fondés. »

— Horace, lui dis-je en le regardant fixement, si telle est votre pensée ce matin, à la bonne heure, je l’accepte ; mais si c’était celle que vous aviez hier soir en retenant Marthe auprès de vous pour la compromettre, c’est un calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous le paraissez, et je vois là plus de politique que de passion.

— La passion n’exclut point une certaine diplomatie, répondit-il en souriant. Vous savez bien, Théophile, que j’ai commencé ma vie par la politique. Si je deviens homme de sentiment, j’espère qu’il me restera pourtant quelque chose de l’homme de réflexion. Mais rassurez-vous, et ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue qu’hier soir j’ai été fort peu diplomate, que je n’ai pensé à rien, et que j’ai cédé à l’ivresse du moment. Mais ce matin, en me résumant, j’ai reconnu qu’au lieu d’un sot