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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/208

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HORACE.

à l’hôtel de Narbonne ; je m’informai d’Horace. « Il est là-haut enfermé avec une demoiselle ou une dame, répondit la portière, enfin avec ce que vous voudrez. Mais je vais la faire descendre ; je n’entends pas qu’il y ait du scandale ici. »

Je la priai de parler plus bas, et je l’y engageai par les arguments irrésistibles de Figaro. Elle m’expliqua que la dame était jolie, qu’elle avait de longs cheveux noirs et un châle écarlate. Je redoublai mes arguments, et j’obtins la promesse qu’elle ne ferait point de bruit, et qu’elle laisserait repartir la fugitive, à quelque heure que ce fût de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire part à personne de ce qu’elle avait vu.

Quand je fus tranquille à cet égard, je revins rassurer Eugénie. Je ne pus me défendre de rire un peu de sa consternation. Arsène mis à la raison et hors de cause, le dénouement un peu brusque, mais inévitable, des amours de Marthe et d’Horace, me semblait moins surprenant et moins sombre que ne le voulait voir ma généreuse amie. Elle me gronda beaucoup de ce qu’elle appelait ma légèreté.

« Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu’elle l’aime, elle me fait l’effet d’être condamnée à mort ; et à présent je ne ris pas plus que je ne ferais si je la voyais monter à l’échafaud. »

Nous attendîmes une partie de la nuit. Marthe ne rentra pas. Le sommeil finit par triompher de notre sollicitude.

À l’aube naissante, la porte de l’hôtel de Narbonne s’ouvrit et se referma plus doucement encore après avoir laissé passer une femme qui couvrait sa tête d’un châle rouge. Elle était seule, et fit quelques pas rapidement pour s’éloigner. Mais bientôt elle s’arrêta, faible et brisée, au coin d’une borne, et s’appuya pour ne pas tomber. Cette femme, c’était Marthe.

Un homme la reçut dans ses bras : c’était Arsène.

« Quoi ! seule ! seule ! lui dit-il ; il ne vous a pas seulement accompagnée !

— Je le lui ai défendu, dit Marthe d’une voix mourante ; j’ai craint d’être rencontrée avec lui, et puis je n’ai pas voulu qu’il me revit au jour ! Je voudrais ne le revoir jamais ! Mais que fais-tu ici à cette heure, Paul ?

— Je n’ai pu dormir, répondit-il, et je suis venu vous attendre pour vous ramener ; quelque chose m’avait dit que vous sortiriez de chez lui seule et désespérée. »

XVI.

Marthe était si confuse et si éperdue qu’elle ne voulait plus rentrer.

« Conduisez-moi auprès de vos sœurs, disait-elle à Arsène ; elles, du moins, ne sauront pas où j’ai passé la nuit.

— Vous n’avez pas d’amie plus fidèle et plus dévouée qu’Eugénie, répondit Arsène ; n’aggravez pas votre position par une plus longue absence. Venez, je vous accompagnerai jusque chez elle, et je vous réponds qu’elle ne vous adressera pas un reproche. »

Il la reconduisit jusqu’à la porte de sa chambre. Elle voulut s’y enfermer seule et y pleurer à son aise avant de nous revoir ; mais au moment de quitter Arsène, avec qui elle avait épanché son cœur comme s’il n’eût été que son frère, elle se ressouvint tout à coup qu’il avait pour elle un amour moins calme : elle l’avait oublié, habituée qu’elle était à compter sur un dévouement aveugle de sa part.

« Eh bien, Arsène, lui dit-elle avec un accent profond ; regrettes-tu maintenant de ne m’avoir pas épousée ?

— Je le regretterai toute ma vie, répondit-il.

— Ne me parle pas ainsi, Arsène, dit-elle ; tu me déchires. Oh ! que ne puis-je t’aimer comme tu le désires et comme tu le mérites ! Mais Dieu me hait et me maudit ! »

Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillée sur son lit, et pleura amèrement. Eugénie, qui l’entendait sangloter à travers la cloison, frappa vainement à sa porte ; elle ne répondit pas. Inquiète, et craignant qu’elle ne fût en proie à ces convulsions nerveuses auxquelles elle était sujette, Eugénie prit plusieurs clefs, les essaya dans la serrure, en trouva une qui ouvrit, et s’élança auprès d’elle. Elle la trouva la face enfoncée dans son traversin, et les mains crispées dans ses belles tresses noires toutes ruisselantes de larmes.

« Marthe, lui dit Eugénie en la pressant sur son sein, pourquoi donc cette douleur ? Est-ce du regret pour le passé, est-ce la crainte de l’avenir ? Tu as disposé de toi, tu étais libre, personne n’a le droit de t’humilier. Pourquoi te caches-tu au lieu de venir à moi, qui t’ai attendue avec tant d’inquiétude et qui te retrouve toujours avec tant de joie ?

— Chère Eugénie, j’ai plus que des regrets, j’ai de la honte et des remords, répondit Marthe en l’embrassant. Je n’ai pas disposé de moi dans la liberté de ma conscience et dans le calme de ma volonté. J’ai cédé à des transports que je ne partageais pas, glacée que j’étais par le souvenir des injures récentes et par l’appréhension de nouveaux outrages. Eugénie ! Eugénie ! il ne m’aime pas ; j’ai le profond sentiment de mon malheur ! Il a de la passion sans amour, de l’enthousiasme sans estime, de l’effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu’il ne croit point en moi, parce qu’il me juge indigne d’inspirer un amour sérieux, et incapable de le partager.

— C’est parce qu’il en est indigne et incapable lui-même ! s’écria Eugénie.

— Non, ne dites pas cela ; tout vient de moi, de ma destinée misérable. Lui, qui n’a point encore aimé, lui dont le cœur est aussi vierge que les lèvres, il méritait de rencontrer une femme aussi pure que lui.

— C’est pour cela, dit Eugénie en haussant les épaules, qu’il s’était épris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois amants à la fois !

— Cette femme-là du moins, répliqua Marthe, a pour elle l’intelligence, une brillante éducation, et toutes les séductions de la naissance, des belles manières et du luxe. Moi, je suis obscure, bornée, ignorante ; je sais à peine lire, je ne sais que comprendre ; mais je ne puis rien exprimer, je n’ai pas une idée à moi, je ne pourrai en aucun moment dominer le cœur et l’esprit d’un homme comme lui ! Oh ! il me l’a bien fait sentir, il me l’a bien dit cette nuit dans l’emportement de nos querelles, et à présent je vois que j’étais folle de me plaindre de lui. C’est moi seule que je dois accuser, c’est ma vie passée que je dois maudire.

— Eh quoi ! en êtes-vous là ? dit Eugénie consternée. Il a déjà fait le maître et le supérieur à ce point ? J’aurais pensé que, du moins, pendant la première ivresse, il se serait oublié un peu lui-même, pour ne voir et n’admirer que vous ; et, au lieu d’être à vos pieds pour vous remercier de cette preuve d’amour et de confiance si solennelle que nous donnons quand nous ouvrons nos bras et notre âme sans réserve, déjà il s’est levé en dominateur miséricordieux, pour vous honorer de son indulgence et de son pardon ! En vérité, Marthe, tu as raison d’être honteuse : car tu es bien humiliée…

— Ne dis pas cela, Eugénie. Si tu avais vu son trouble, sa souffrance, ses pleurs, et comme il me disait humblement et tendrement parfois ces choses si cruelles ! Non, il ne savait pas le mal qu’il me faisait, il n’y songeait pas. Il souffrait tant lui-même ! Il n’avait qu’une pensée, celle de se débarrasser de soupçons qui le torturaient ; et lorsqu’il m’accusait, c’était pour être rassuré par mes réponses. Mais moi, je n’avais pas la force de le faire. J’étais si effrayée de voir ce noble orgueil, cette pure jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient tant de moi, et qui avaient le droit de tant exiger ; et je me sentais si peu de chose pour répondre à tout cela ! J’étais accablée, et il prenait tout à coup ma tristesse pour le remords de quelque faute ou le retour de quelque mauvais sentiment. « Qu’as-tu donc ? me disait-il, tu n’es pas heureuse dans mes bras ! Tu es sombre, préoccupée ; tu penses donc à un autre ? » Alors il s’imaginait que j’avais des rapports secrets avec Paul Arsène, et il me suppliait de le chasser d’ici, et de ne jamais le revoir. J’y aurais consenti, oui, j’aurais eu cette faiblesse, s’il eût persisté