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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/206

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HORACE.

— C’est égal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne.

— Oh ! toi, une sans cœur, une sotte qui aurait tout supporté de la part de Marton sans rien dire ! Tu as trop d’indulgence, Suzon. Si tu avais des principes, tu saurais qu’il ne faut pas être trop bonne pour les femmes sans mœurs. Tu verras, je te dis, qu’un jour n’est pas loin où mon frère te reprochera aussi ton indifférence sur ce chapitre-là.

— C’est égal, je te répète, dit Suzanne, que je ne me hasarderai jamais à lui dire un mot contre Marthe, quand même il aurait l’air de m’y encourager. Je suis bien sûre qu’il ne le supporterait pas. Essaies-en, puisque tu te crois si fine ! »

La journée se passa en querelles, comme à l’ordinaire. Néanmoins, lorsque Arsène rentra, il trouva sa chambre bien rangée, tout son linge raccommodé, ses effets nettoyés, pliés, et les légumes du souper cuits et servis proprement. Louison lui fit sonner très-haut tous ces bons offices, et l’accabla de prévenances importunes, qu’il subit sans impatience. Elle s’efforça de l’égayer, mais elle ne put lui arracher un sourire ; à peine eut-il avalé quelques bouchées, qu’il sortit sans répondre aux questions qu’elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain, le surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant d’esprit et de zèle, qu’il sut en peu de temps leur procurer de l’ouvrage, et il mit toujours à leur disposition, pour l’entretien de tous trois, les deux tiers de l’argent qu’il gagnait ; mais il fit une part de l’autre tiers, et elles n’en connurent jamais la destination. En vain Louison chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous les carreaux de sa chambre, pour voir s’il ne se faisait pas une bourse particulière, elle ne trouva rien ; en vain hasarda-t-elle d’adroites questions, elle n’obtint pas de réponse ; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet argent invisible en meubles, en linge, en objets qu’elle disait utiles au ménage, il fit la sourde oreille, ne les laissa manquer d’aucune chose nécessaire à leur entretien, mais se refusa constamment la moindre superfluité personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui, comptant pour rien de disposer de la majeure partie du bien de son frère, se creusait la cervelle pour arriver à la conquête du reste. Il lui semblait qu’Arsène commettait une injustice, presque un vol, en se réservant quelques écus pour un usage mystérieux. Elle n’en dormait pas ; et, si elle l’eût osé, elle eût manifesté le dépit qu’elle en ressentait ; mais avec sa douceur impassible et son silence glacé, Arsène la tenait sous une domination qu’elle n’avait pas prévue si austère. Il fallut pourtant s’y soumettre, renoncer à connaître le fond de ce cœur qui s’était fermé pour jamais, et à surprendre une pensée sur ce visage qui s’était pétrifié.

J’ai dit ces détails de son intérieur, quoique je n’y aie point pénétré à cette époque ; mais tout ce qui tient aux personnes dont je raconte ici l’histoire m’a été peu à peu dévoilé par elles-mêmes avec tant de précision, que je puis les suivre dans les circonstances de leur vie où je n’ai pris aucune part, avec la même fidélité que je ferai quant à celles où j’ai assisté personnellement.

Le départ des deux sœurs fut pour nous un véritable soulagement ; mais le mystère et la promptitude qu’Arsène avait mis à effectuer cette séparation furent longtemps inexplicables pour nous. Nous pensâmes d’abord qu’il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu’il s’en ôtait courageusement l’occasion et le prétexte. Mais il revint nous voir comme à l’ordinaire ; et lorsque Marthe lui demanda l’adresse de ses sœurs, il éluda ses questions, et finit par lui dire qu’elles étaient placées chez une maîtresse couturière à Versailles. Je savais le contraire, parce que je les rencontrais quelquefois dans les alentours de la maison de commerce où Arsène était occupé ; leur affectation à m’éviter me faisait pressentir et respecter la volonté d’Arsène. Il fut impossible à Eugénie d’avoir le mot de cette énigme ; elle ne put même pas amener Arsène à une nouvelle explication sur ses sentiments secrets et sur ses résolutions à l’égard de Marthe. Effrayée du calme qu’il montrait, et craignant qu’il ne conservât un reste d’espérance trompeuse, elle essayait souvent de le désabuser ; mais il coupait court à tout entretien de ce genre, en lui disant à la hâte : « Je sais bien ! je sais bien ! inutile d’en parler. »

Du reste, pas un mot, pas un regard qui pût faire soupçonner à Marthe qu’elle était l’objet d’une passion ardente et profonde. Il joua si bien son rôle qu’elle se persuada n’avoir jamais été qu’une amie à ses yeux ; et nous-mêmes nous commençâmes à croire qu’il avait triomphé de son amour et qu’il était guéri.

Eugénie, qui prévoyait la confusion et le chagrin de Marthe lorsqu’elle apprendrait les services d’argent qu’il lui avait rendus à son insu, le força de reprendre celui qu’il avait apporté en dernier lieu. Désormais elle voulut rester chargée exclusivement de son amie, et cette charge était bien légère. Marthe était d’une sobriété excessive ; elle était vêtue avec une simplicité modeste, et elle aidait assidûment Eugénie dans son travail. La seule trace des bienfaits d’Arsène que nous n’eussions pas fait disparaître, de peur d’affliger trop cet excellent jeune homme, c’était un petit mobilier qu’il avait acquis pour elle, et qui se composait d’une couchette en fer, de deux chaises, d’une table, d’une commode en noyer, et d’une petite toilette qu’il avait choisie lui-même, hélas ! avec tant d’amour ! Nous faisions accroire à Marthe que ces meubles étaient à nous, et que nous les lui prêtions. Elle agréait nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous eussions été heureux de les lui faire agréer toute notre vie ; mais il n’en devait pas être ainsi. Un mauvais génie planait sur la destinée de Marthe : c’était Horace.

Après la déclaration formelle d’Eugénie, il s’était attendu à une lutte avec Arsène. Il était fort humilié d’avoir un semblable rival ; et cependant, comme il le savait très-fin, très-hardi, très-estimé de nous tous, et de Marthe la première, c’en était assez pour qu’il acceptât cette lutte. Quelques jours auparavant, il eût abandonné la partie plutôt que de commettre son esprit élégant et cultivé avec la malice un peu crue et un peu rustique du Masaccio ; mais à ce moment-là, son amour était arrivé à un paroxysme fébrile, et il n’eût pas rougi de disputer l’objet de ses désirs à M. Poisson lui-même.

À la grande surprise de tous, Paul Arsène parut calme jusqu’à l’indifférence, et Horace pensa qu’Eugénie avait beaucoup exagéré son amour. Mais lorsqu’il sut que Paul n’ignorait plus le sien, et lorsque je lui eus raconté dans quelles angoisses de douleur j’avais surpris ce courageux jeune homme, il commença à s’inquiéter de sa persévérance à reparaître devant lui, et de l’espèce de tranquillité triomphante qu’il semblait jouer pour le braver. Sa jalousie s’alluma ; les plus étranges soupçons s’éveillèrent dans son esprit, et il les laissa paraître. Marthe n’y comprit rien d’abord : sa conscience était trop pure pour qu’elle pût s’offenser de doutes qui n’avaient pas de sens pour elle. Le sombre dépit d’Horace la troubla sans l’éclairer. Eugénie eut la délicatesse de ne pas se mêler de ce qui se passait entre eux, mais elle espéra qu’en s’apercevant de l’outrage qui lui était fait, Marthe se relèverait fière et blessée.

Dans ses accès de jalousie, Horace me pria, par dépit, de le conduire chez madame de Chailly. Il y retourna deux ou trois fois, et affecta de trouver la vicomtesse de plus en plus adorable. Ce furent autant de blessures dans le cœur de Marthe ; mais l’amour naissant est comme un serpent fraîchement coupé par morceaux, qui trouve en soi la force de se rapprocher et de se réunir. Aux tristesses, aux insomnies, aux querelles vives et amères, succédèrent les raccommodements pleins d’exaltation et d’ivresse ; aux serments de ne plus se voir, les serments de ne se jamais quitter. Ce fut un bonheur plein d’orages et mêlé de beaucoup de larmes ; mais ce fut un bonheur plein d’intensité et rendu plus vif par les réactions.

Un jour qu’Horace avait voulu railler et dénigrer Arsène en son absence, et que Marthe le défendait avec chaleur, il prit son chapeau, comme il faisait dans ses emportements, et partit sans dire mot à personne. Marthe savait bien qu’il reviendrait le lendemain, et qu’il demanderait pardon de ses torts ; mais elle était de ces âmes tendres et passionnées qui ne savent pas attendre