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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/204

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HORACE.



Non ! non ! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit Arsène. (Page 44.)

— Eugénie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi, je ne pourrai plus remettre les pieds chez vous, et je ne pourrai jamais revoir Marthe. Elle rougirait devant moi, elle serait humiliée, elle me haïrait peut-être. Laissez-moi donc sa confiance et son amitié, puisque je ne dois jamais prétendre à autre chose. Quant à refuser pour elle les derniers services que je veux lui rendre, vous n’en avez pas le droit, pas plus que vous n’avez celui de trahir le secret que vous m’avez juré. »

J’appuyai ses résolutions auprès d’Eugénie, et il fut convenu que Marthe ne saurait rien. Elle rentra bientôt avec Horace, qu’elle avait attendu, je crois, sur l’escalier. Arsène lui souhaita le bonjour, et, parlant avec calme de choses générales, il l’observa attentivement ainsi qu’Horace, sans que ni l’un ni l’autre s’en aperçût ; les amoureux ont, à cet égard-là, une faculté d’abstraction vraiment miraculeuse. Au bout d’un quart d’heure, Arsène se retira après avoir serré fortement la main de Marthe et avoir salué Horace tranquillement. Je compris le regard d’Eugénie, et je descendis avec lui. Je craignais que cette fermeté stoïque ne cachât quelque projet désespéré, d’autant plus qu’il faisait son possible pour m’éloigner. Enfin, ne pouvant plus lutter contre lui-même et contre moi, il s’appuya sur le parapet, et je le vis défaillir. Je le forçai d’entrer chez un pharmacien et d’y prendre quelques gouttes d’éther. Je lui parlai longtemps ; il parut m’écouter, mais je crois bien qu’il ne m’entendit pas. Je le reconduisis chez lui, et ne le quittai que lorsque je l’eus vu se mettre au lit. Au bout de la rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de suicides nocturnes causés par des désespoirs d’amour ; je revins sur mes pas, et rentrai chez lui. Je le trouvai assis sur son lit, suffoqué par des sanglots qui ne pouvaient trouver d’issue et qui le torturaient. Mes témoignages d’amitié firent tomber de ses yeux quelques larmes, qui le soulagèrent faiblement. Un peu revenu à lui, et voyant mon inquiétude :

« Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il ; je vous donne ma parole d’honneur que je serai un homme. Peut-être quand je serai seul pourrai-je pleurer ; ce serait le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur moi. J’irai vous voir demain, je vous le jure. »

Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d’une gaieté charmante. Horace, d’abord troublé par la pré-