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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/198

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HORACE.

vous le méritiez pour ce mot-là, disait d’un petit air étonné : — Comment donc ? comment donc, perdu ? — Oui, que vous avez dit : il aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s’efface pas. Enfin comme pour dire, le voilà marqué comme un galérien.

— Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit Marthe avec une douceur angélique, vous auriez entendu ma réponse : j’ai dit que quand cela serait vrai, Arsène ennoblirait la plus vile des conditions.

— Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau ? N’est-ce pas avouer que mon frère est dans une condition vile ? Je voudrais bien savoir comment étaient faits vos ancêtres, et si nous n’avons pas tous été élevés à travailler pour vivre. »

Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute la nuit ; car il n’y a pas de gens plus difficiles à convaincre que ceux qui ne comprennent pas la valeur des mots, et qui en altèrent le sens dans leur imagination. J’envoyai coucher les deux sœurs, leur donnant tort, selon ma coutume, et les menaçant, pour la première fois, de me plaindre à Paul des amères tracasseries qu’elles suscitaient à leur compagne.

« Oui, oui ! faites cela, répondit Louison en sanglotant sur le ton le plus aigu ; ce sera humain de votre part ! Ce ne sera pas difficile car il en est si bien coiffé, de cette Marton, que quand nous aurons assez travaillé pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot qu’elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et vous, Marton ! ce n’est pas beau de mettre la guerre entre frères et sœurs ; vous vous en repentirez au jugement dernier ! J’en appelle au jugement de Dieu ! »

Elle sortit d’un air tragique, entraînant Suzanne, nous jetant des imprécations, et poussant les portes avec fracas.

« Vous avez là pour compagnes d’abominables diablesses, dit Horace en rallumant son cigare avec tranquillité. Paul Arsène vous a rendu, mes pauvres amis, un étrange service. Il a déchaîné l’enfer dans votre intérieur.

— Quant à nous, nous n’en prendrions guère de souci personnel, répondit Eugénie ; ce sont des nuages qui passent. Mais c’est bien cruel pour toi, Marthe ; et si tu m’en croyais, il y aurait un remède à toutes les persécutions dont tu es victime.

— Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit Marthe en soupirant ; mais sois sûre que cela est impossible. D’ailleurs je serais encore bien plus odieuse aux sœurs d’Arsène, si…

— Si quoi ? demanda Horace, voyant qu’elle n’achevait pas sa phrase.

— Si elle l’épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu’elle s’imagine ; mais elle se trompe.

— Si vous l’épousiez ? s’écria Horace, oubliant tout à coup la vicomtesse et revenant aux sentiments que naguère Marthe lui avait inspirés ; vous, épouser Arsène ! Qui donc a pu avoir une pareille idée ?

— C’est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui voulait saper de plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du même pays, de la même condition, et à peu de chose près du même âge. Ils se sont aimés dès leur enfance, et ils s’aiment encore. C’est un scrupule de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui. Mais je le sais, moi, et je le lui dirai clairement, parce que le moment est venu de parler. C’est l’unique désir, l’unique pensée d’Arsène. »

L’attente d’Eugénie fut dépassée par l’effet que produisit cette déclaration. Marthe, devenue aux yeux d’Horace la fiancée de Paul Arsène, tomba si bas dans sa pensée, qu’il rougit d’avoir pu l’aimer. Humilié, blessé, et se croyant joué par elle, il prit son chapeau, et, le mettant sur sa tête avant que de sortir :

« Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je vais voir Odry, qui joue ce soir dans l’Ours et le Pacha. »

Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d’Arsène ; elle ne répondit pas, voulut se lever pour sortir, et tomba évanouie au milieu de la chambre.

« Ma pauvre amie, dis-je à Eugénie en l’aidant à relever sa compagne, nul ne peut détourner la destinée ! Tu as cru pouvoir préserver celle-ci. Il n’est déjà plus temps : Horace est aimé ! »

XIII.

Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand Marthe fut plus calme, elle voulut reprendre ce sujet d’entretien, et manifesta une volonté qu’elle n’avait pas encore indiquée depuis deux mois que nous vivions ensemble. Elle parla de nous quitter, et d’aller habiter seule une mansarde, où nos relations d’amitié ne seraient plus attristées par l’humeur intolérante et intolérable de Louison.

« Vous continuerez à m’employer à vos travaux, dit-elle ; je viendrai chaque jour vous rapporter l’ouvrage que vous m’aurez confié. De cette manière, votre repos ne sera plus troublé par ma présence ; mais je sens que j’avais trop présumé de mes forces en croyant qu’il me serait possible de supporter ces querelles grossières et ces lâches accusations. Je vois que j’en mourrais. »

Nous sentions bien aussi qu’elle ne pouvait pas subir plus longtemps une pareille domination ; mais nous ne voulions pas l’abandonner aux ennuis et aux dangers de l’isolement. Nous résolûmes de nous expliquer avec Arsène, afin qu’il établît ses sœurs dans une autre maison. On resterait associé pour le travail, et Marthe, que nous aimions comme une sœur, ne cesserait point d’être notre voisine et notre commensale.

Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une arrière-pensée que nous devinions fort bien : elle ne pouvait plus supporter la présence d’Horace, et voulait le fuir à tout prix. C’était bien la plus prompte manière de couper court à cet attachement dangereux ; mais comment faire comprendre à Arsène cette raison majeure qui devait porter la mort dans ses espérances ? Au point où en étaient encore les choses, Eugénie se flattait de tout réparer en gagnant du temps. Marthe guérirait ; Horace lui-même l’y aiderait par ses dédains, à mesure qu’il s’éprendrait de la vicomtesse de Chailly, et peu à peu Arsène se ferait écouter. Tels étaient les rêves qu’elle nourrissait encore. Le plus pressé était d’éloigner Louison et Suzanne, dont la société commençait à nous peser beaucoup à nous-mêmes, un instant de colère et de folie de leur part détruisant tout l’effet de nos jours de patience et de ménagements.

Ce fut Louison qui mit un terme à nos perplexités par un changement subit et imprévu.

Dès le lendemain, à l’aube naissante, elle alla chuchoter auprès du lit de sa sœur, si bas que Marthe, qui sommeillait à peine, et qui pensa qu’elles tramaient contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de ce qu’elles se confiaient. Mais tout à coup elle vit Louison s’approcher de son lit, se mettre à genoux, et lui dire en joignant les mains : « Marthe, nous vous avons offensée, pardonnez-nous. Tout le tort vient de moi. J’ai une mauvaise tête, Marton ; mais au fond, je vous plains, et je veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma sœur ; aide-moi à ôter à Marthe le chagrin que je lui ai fait. »

Suzanne s’approcha, mais avec une répugnance que Marthe attribua à un éloignement prononcé pour elle. Marthe était bonne et généreuse ; l’humilité de Louison la toucha si vivement, qu’elle lui jeta ses bras autour du cou, et lui pardonna de toute son âme, n’ayant plus le courage de l’affliger en suivant son projet de la veille, et ne sachant plus quel prétexte donner à la séparation dont, à cause d’Horace, elle éprouvait si vivement le besoin.

Nous fûmes tous fort émus du repentir de Louison, et nous passâmes cette journée dans des effusions de cœur qui parurent soulager Marthe d’une partie de sa tristesse.

Le soir, Eugénie, pour éviter de recevoir la visite d’Horace, qui s’était annoncé pour cette heure-là, nous