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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/196

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HORACE.



La vicomtesse Léonie de Chailly.

« Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle : qu’a-t-il donc à tempêter de la sorte ? Est-ce que ma belle-fille le raille ? Prends garde à lui. Tu sais qu’elle est fort cruelle, et qu’elle abuse de son esprit avec ceux qui n’en ont pas.

— Rassurez-vous, chère maman, lui répondis-je (j’avais, depuis mon enfance, l’habitude de l’appeler ainsi), il a de l’esprit tout autant qu’il lui en faut pour se défendre, et même pour se faire goûter.

— Oui-da ! m’aurais-tu amené un homme dangereux ? Il est fort bien de sa personne, et il me paraît fort romantique. Heureusement Léonie n’est pas romanesque. Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse à mon tour de son esprit. »

J’arrachai Horace (à son grand déplaisir ) à l’auditoire qu’il avait captivé, et je restai un peu derrière la charmille pour écouter ce qu’on dirait de lui.

« C’est un drôle de corps que ce petit monsieur-là, dit la vicomtesse en reprenant le jeu de son éventail.

— C’est un fat, répondit le poëte légitimiste.

— Un fat ! c’est être bien sévère, dit le vieux marquis de Vernes ; je crois que présomptueux serait un mot plus juste. Mais c’est un jeune homme de beaucoup de mérite, qui pourra devenir homme d’esprit s’il voit le monde.

— Pour de l’esprit, il en a, reprit la vicomtesse.

— Parbleu ! il en a à revendre, dit le marquis ; mais il manque de tact et de mesure.

— Il m’amusait, reprit-elle ; pourquoi donc maman s’en est-elle emparée ? Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie ? dit-elle à un jeune dandy qu’elle avait l’air de subjuguer.

— Mon Dieu ! Madame, répondit celui-ci avec une aigreur froide, vous vous prononcez tellement vous-même, que je ne puis que baisser la tête et dire amen. »

La vicomtesse Léonie de Chailly n’avait jamais été belle ; mais elle voulait absolument le paraître, et à force d’art elle se faisait passer pour jolie femme. Du moins elle en avait tous les airs, tout l’aplomb, toutes les allures et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux verts d’une expression changeante qui pouvait, non charmer, mais inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses dents problématiques ; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arrangés avec un soin et un goût remar-