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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/192

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HORACE.

il lui écrivit une lettre délirante, comme il avait écrit quelques semaines auparavant à madame Poisson. Il ne reçut pas plus de réponse cette fois que l’autre, et il ignora de même le sort de sa lettre, si on l’avait méprisée, si on l’avait reçue.

Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif chagrin. Il en fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua de lui-même pour avoir cru un instant que « l’orgueil du génie s’abaisserait jusqu’à sentir le prix d’un hommage ardent et pur. » Je le trouvai un jour écrivant une seconde lettre qui commençait ainsi : « Merci, femme, merci ! vous m’avez désabusé de la gloire ; » et qui finissait par : « Adieu, Madame ! soyez grande, soyez enivrée de vos triomphes ! et puissiez-vous trouver, parmi les illustres amis qui vous entourent, un cœur qui vous comprenne, une intelligence qui vous réponde ! »

Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant que probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois fois par semaine, et qu’elle ne perdait plus son temps à les lire. Cette réflexion lui donna à penser.

« Si je croyais, s’écria-t-il, qu’elle eût l’infamie de montrer ma première lettre et d’en rire avec ses amis, j’irais la siffler ce soir dans Tancrède ; car enfin elle chante faux quelquefois !

— Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je ; et s’il parvenait jusqu’aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en souriant : « Voici un de mes billets doux qui me siffle ; c’est le revers du bouquet d’avant-hier. » Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus au milieu de tous les autres hommages. »

Horace frappa du poing sur sa table.

« Faut-il que je sois trois fois sot d’avoir écrit cette lettre ! s’écria-t-il ; heureusement j’ai signé d’un nom de fantaisie, et si quelque jour j’illustre le nom obscur que je porte, elle ne pourra pas dire : « J’ai celui-là dans mes épluchures. »

XI.

Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l’amour, et vint, après ces premières crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en regardant d’un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en me cassant des pipes, selon son habitude.

Forcé de m’absenter une partie de la journée pour mes études et pour mes affaires, il fallait bien le laisser étendu sur mon tapis ; car, pour le tirer de sa superbe indolence, il eût fallu lui signifier que cela me déplaisait ; et, en somme, cela n’était pas. Je savais bien qu’il ne ferait pas la cour à Eugénie, que les sœurs d’Arsène lui casseraient la figure avec leurs fers à repasser s’il s’avisait de trancher du jeune seigneur libertin avec elles ; et comme je l’aimais véritablement, j’avais du plaisir à le retrouver quand je rentrais, et à lui faire partager notre modeste repas de famille.

Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention particulière dans ses secrètes pensées, que lorsqu’elle était l’objet de ses œillades au comptoir du café Poisson. Il lui rendait désormais la pareille, ne lui pardonnant pas d’avoir méprisé sa déclaration, que, dans le fait, elle n’avait pas reçue. Cependant il était toujours frappé, malgré lui, de son exquise manière d’être, de sa conversation sobre, sensée et délicate. Elle embellissait à vue d’œil. Toujours mélancolique, elle n’avait plus cette expression d’abattement que donne l’esclavage. M. Poisson l’avait déjà remplacée, et ne lui causait plus de crainte. Elle prenait avec nous l’air de la campagne le dimanche ; et sa santé, longtemps altérée, se consolidait par le régime doux et sain que je lui prescrivais, et qu’elle observait avec une absence de caprices et de révoltes rare chez une femme nerveuse. Sa présence attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le passé ; Eugénie se chargeait d’éconduire ceux dont la sympathie était trop visiblement improvisée. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d’être un peu plus assidus que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants hardis et espiègles dans la rue prenaient tout à coup, sous nos toits, des manières polies, une gaieté chaste et un langage sensé, pour complaire à d’honnêtes filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose d’utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le cœur froid et de l’esprit farouche pour ne pas goûter, dans cet essai de sociabilité bienveillante et pure, un plaisir d’une certaine élévation. Tous s’en trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre. Nos jeunes gens y prenaient l’idée et le goût de mœurs plus douces que celles dont ailleurs ils recevaient l’exemple. Marthe y oubliait l’horreur de son passé ; Suzanne y riait de bon cœur, et s’y faisait un esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins que les autres ; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa rude franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle n’était pas fâchée d’être traitée comme une dame par des jeunes gens dont elle s’exagérait peut-être beaucoup l’élégance et la distinction.

Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la société de Marthe. Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais reçu sa lettre, il eut l’esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire repousser deux fois. Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée qui pouvait devenir de l’amour si on n’en arrêtait pas brusquement le progrès, et qui, en cas de résistance soutenue, était une réparation de bon goût pour le passé.

Cette situation est la plus favorable au développement de la passion. On y franchit de grandes distances d’une manière insensible. Quoique mon jeune ami ne fût disposé, ni par nature, ni par éducation, aux délicatesses de l’amour, il y fut initié par le respect dont il ne put se défendre. Un jour, il parla d’instinct le langage de la passion, et fut éloquent. C’était la première fois que Marthe entendait ce langage. Elle n’en fut pas effrayée comme elle s’était attendue à l’être ; elle y trouva même un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s’avoua surprise, émue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en elle, et lui laissa l’espérance.

Confident d’Horace, je l’étais indirectement d’Arsène par l’intermédiaire d’Eugénie. Je m’intéressais à l’un et à l’autre ; j’étais l’ami de tous deux ; si j’estimais davantage Arsène, je puis dire que j’avais plus d’amitié et d’attrait pour Horace. Entre ces deux poursuivants de la Pénélope dont j’étais le gardien, j’eusse été assez embarrassé de me prononcer, si j’avais eu un conseil à donner. Mon affection me défendait de nuire à l’un des deux ; mais Eugénie éclaira ma conscience.

« Arsène aime Marthe d’un amour éternel, me dit-elle, et Horace n’a pour Marthe qu’une fantaisie. Dans l’un elle trouvera, quoi qu’elle fasse, un ami, un protecteur, un frère ; l’autre se jouera de son repos, de son honneur peut-être ; et l’abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre amitié pour Horace ne soit pas puérile. C’est à Marthe que vous devez votre sollicitude tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet écervelé avec plaisir ; cela m’afflige, et je crois que plus je dis de mal de lui, plus elle en pense de bien. C’est à vous de l’éclairer : elle croira plus en vous qu’en moi. Dites-lui qu’Horace ne l’aime pas et ne l’aimera jamais. »

Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à affirmer. Qu’en savions-nous après tout ? Horace était assez jeune pour ignorer même l’amour ; mais l’amour pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir tout à coup son caractère. Je convins que ce n’était pas à la noble Marthe de courir les hasards d’une pareille expérience, et je promis de tenter le moyen qu’Eugénie me suggéra, qui était de mener Horace dans le monde pour le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.

Dans le monde ! me dira-t-on, vous, un étudiant, un carabin ? Eh ! mon Dieu oui. J’avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas assidues, mais régulières et durables, qui pouvaient toujours me mettre en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg Saint-Germain avait de plus brillant et de plus