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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/190

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HORACE.

ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et partagerait loyalement avec ses associées. Chacune, étant intéressée au succès du phalanstère, travaillerait, non à la tâche et sans conscience, comme font les ouvrières à la journée, mais avec tout le zèle et l’attention dont elle était susceptible. Cette grande idée souriait assez aux sœurs d’Arsène ; restait à savoir si le caractère de Louison s’assouplirait assez pour rendre l’association praticable. Habituée à commander, elle était bouleversée de voir que cette fainéante de Marthe (comme elle l’appelait tout bas dans l’oreille de sa sœur) avait plus de génie qu’elle pour imaginer un ornement de manche, ou agencer les parties délicates d’un corsage. Lorsque, fidèle à ses traditions antédiluviennes, elle taillait à sa guise, et qu’Eugénie venait bouleverser ses plans et détruire toutes ses notions, la virago avait bien de la peine à ne pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer toute cette colère, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la mer après une tempête.

Pendant qu’on faisait dans nos mansardes cet essai important d’une vie nouvelle, Horace, retranché dans la sienne, se livrait à des essais littéraires. Dès que je fus un peu rendu à la liberté, j’allai le voir ; car depuis plusieurs jours j’étais privé de sa société. Je trouvai son intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite chambre garnie avec une sorte d’affectation. Il avait mis son couvre-pied sur sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait placé un de ses matelas dans l’embrasure de la porte, afin d’intercepter les bruits du voisinage ; et de son rideau d’indienne, roulé autour de lui, il s’était fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau de théâtre. Il était assis devant sa table, les coudes en avant, la tête dans ses mains, la chevelure ébouriffée ; et quand j’ouvris la porte, vingt feuillets manuscrits, soulevés par le courant d’air, voltigèrent autour de lui, et s’abattirent de tous côtés, comme une volée d’oiseaux effarouchés.

Je courus après eux, et en les rassemblant j’y jetai un regard indiscret. Tous portaient en tête des titres différents.

« C’est un roman, m’écriai-je, cela s’appelle la Malédiction, chapitre Ier ! mais non, cela s’appelle le Nouveau René, Ier chapitre… Eh non ! voici Une Déception, livre Ier. Ah ! maintenant, cet autre, le Dernier Croyant, Ire partie… Eh mais ! voici des vers ! un poëme ! chant Ier, la Fin du monde. Ah ! une ballade ! la Jolie Fille du roi maure, strophe Ire ; et sur cette autre feuille, la Création, drame fantastique, scène Ire ; et puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne ! les Truands philosophes, acte Ier ; et par ma foi ! encore autre chose ! un pamphlet politique, page 1re. Mais si tout cela marche de front, tu vas, mon cher Horace, faire invasion dans la littérature. »

Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et, m’arrachant des mains tous ces commencements, dont aucun n’avait été poussé au delà d’une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la cheminée.

« Quoi ! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions entièrement abandonnées pour une plaisanterie ? lui dis-je.

— Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il, je le veux bien ! Causons, rions tant que tu voudras ; mais si tu me railles avant que mon char soit lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux au galop.

— Je m’en vais, je m’en vais, dis-je en reprenant mon chapeau ; je ne veux pas te déranger dans le moment de l’inspiration.

— Non, non, reste, dit-il en me retenant de force ; l’inspiration ne viendra pas aujourd’hui. Je suis stupide, et tu viens à point pour me distraire de moi-même. Je suis harassé, j’ai la tête brisée. Il y a trois nuits que je n’ai dormi, et cinq jours que je n’ai pris l’air.

— Eh bien, c’est un beau courage, et je t’en félicite. Tu dois avoir quelque chose en train. Veux-tu me le lire ?

— Moi ! Je n’ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction ; c’est une chose plus difficile que je ne croyais de se mettre à barbouiller du papier. Vraiment, c’est rebutant. Les sujets m’obsèdent. Quand je ferme les yeux, je vois une armée, un monde de créations se peindre et s’agiter dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparaît. J’avale des pintes de café, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans mon propre enthousiasme ; il me semble que je vais éclater comme un volcan. Et quand je m’approche de cette table maudite, la lave se fige et l’inspiration se refroidit. Pendant le temps d’apprêter une feuille de papier et de tailler ma plume, l’ennui me gagne ; l’odeur de l’encre me donne des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire par des mots et d’aligner en pattes de mouches des pensées ardentes, vives, mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l’air ! Oh ! c’est un métier, cela aussi ! Où fuir le métier, grand Dieu ? Le métier me poursuivra partout !

— Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver une manière d’exprimer votre pensée qui n’ait pas une forme sensible ? Je n’en connais pas.

— Non, dit-il, mais je voudrais m’exprimer de prime abord, sans fatigue, mais sans effort, comme l’eau murmure et comme le rossignol chante.

— Le murmure de l’eau est produit par un travail, et le chant du rossignol est un art. N’avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux gazouiller d’une voix incertaine et s’essayer difficilement à leurs premiers airs ? Toute expression précise d’idées, de sentiments, et même d’instincts, exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier essai, l’espoir d’écrire avec l’abondance et la facilité que donne une longue pratique ? »

Horace prétendit que ce n’était ni la facilité ni l’abondance qui lui manquaient, mais que le temps matériel de tracer des caractères anéantissait toutes ses facultés. Il mentait, et je lui offris de sténographier sous sa dictée, tandis qu’il improviserait à haute voix. Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu’il pouvait rédiger une lettre spirituelle et charmante au courant de la plume ; mais il me semblait bien que donner une forme tant soit peu étendue et complète à une idée quelconque demandait plus de patience et de travail. L’esprit d’Horace n’était certes pas stérile ; il avait raison de se plaindre du trop d’activité de ses pensées et de la multitude de ses visions ; mais il manquait absolument de cette force d’élaboration qui doit présider à l’emploi de la forme. Il ne savait pas travailler ; plus tard, j’appris qu’il ne savait pas souffrir.

Et puis ce n’était pas là le principal obstacle. Je crois que pour écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée sur le sujet qu’on traite, sans compter une certaine somme d’autres idées également arrêtées pour appuyer ses preuves. Horace n’avait d’opinion affermie sur quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, à mesure qu’il les développait, et il le faisait d’une façon assez brillante ; aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l’écoutant, avait coutume de répéter entre ses dents cet axiome proverbial : « Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. »

Pourvu qu’on se borne à des causeries, on peut occuper et amuser ses auditeurs à ses risques et périls, en usant de ce procédé. Mais quand on fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-être savoir un peu mieux ce qu’on prétend dire et prouver. Horace n’était pas embarrassé de le trouver dans une discussion ; mais ses opinions, auxquelles il ne croyait qu’au moment de les émettre, ne pouvaient pas échauffer le fond de son cœur, émouvoir son imagination, et opérer en lui ce travail intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat l’inspiration, comme l’œuvre des cyclopes, qui était manifestée par la flamme de l’Etna.

À défaut de convictions générales, les sentiments particuliers peuvent nous émouvoir et nous rendre éloquents ; c’est en général la puissance de la jeunesse. Horace ne l’avait pas encore ; et n’ayant ni ressenti les émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société ; en un mot, n’ayant appris ce qu’il savait que dans les