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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/19

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

mais si vous êtes là, ça sera changé. Vous êtes une dame noble, suffit.



Marcelle remarqua un nom creusé au canif sur un arbre. (Page 13.)

— Expliquez-vous, je ne comprends pas.

— Voyons, est-ce que vous n’avez pas conservé les usages des anciens seigneurs ? N’enverriez-vous pas votre meunier manger à la cuisine avec vos valets, et sans vous bien sûr ? Moi, ça ne me fâcherait pas de manger avec eux, puisque je l’ai bien fait aujourd’hui chez moi ; mais ça me paraîtrait drôle de vous avoir fait asseoir chez moi, et de ne pouvoir pas m’asseoir chez vous, au coin du feu, et votre chaise à côté de la mienne. Voilà, je suis un peu fier. Je ne vous blâmerais pas, chacun suit ses idées et ses usages ; c’est pourquoi je n’ai pas besoin d’aller me soumettre à ceux des autres quand je n’y suis pas forcé.

Marcelle fut très frappée du bons sens et de la sincère hardiesse du meunier. Elle sentit qu’il lui donnait une excellente leçon, et elle se réjouit d’avoir adopté des projets qui lui permettaient de la recevoir sans rougir.

— Monsieur Louis, lui dit-elle, vous vous trompez sur mon compte. Ce n’est pas ma faute, si j’appartiens à la noblesse ; mais il se trouve que par bonheur ou par hasard, je ne veux plus me conformer à ses usages. Si vous venez chez moi, je n’oublierai pas que vous m’avez reçue comme votre égale, que vous m’avez servie comme votre prochain, et, pour vous prouver que je ne suis pas ingrate, je mettrai, s’il le faut, votre couvert et celui de votre mère moi-même à ma table, comme vous avez mis le mien à la vôtre.

— Vrai, vous feriez cela ? dit le meunier en regardant Marcelle avec un mélange de surprise, de doute respectueux et de sympathie familière. En ce cas, j’irai… ou plutôt non, je n’irai pas ; car je vois bien que vous êtes une honnête personne.

— Je ne comprends pas non plus à quel propos cette réflexion.

— Ah ! dame ! si vous ne comprenez pas… je suis un peu en peine de m’expliquer mieux.

— Allons, Louis, je crois que tu es fou, dit la vieille Marie qui tricotait d’un air grave en écoutant toute cette conversation. Je ne sais pas où tu prends tout ce que tu dis à notre dame. Excusez, Madame, ce garçon est un sans-souci qui a toujours dit à tout le monde, petits et grands, tout ce qui lui passait par la tête. Il ne faut