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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/182

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HORACE.

le dire : cela ne fait aucun tort à la dame. Ah ! tu écoutes, toi ? ajouta-t-il en voyant Arsène toujours derrière lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela à ton bourgeois.

— Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, répondit Arsène en s’asseyant sur une table vide et en ouvrant un journal. Je suis là pour vous servir : si je suis de trop, je m’en vas.

— Non, non ! reste, enfant de juillet ! dit Laravinière. Ce que j’ai à dire ne compromet personne. »

C’était l’heure du dîner des habitants du quartier. Il n’y avait dans le café que Laravinière, ses amis et nous. Il commença son récit en ces termes :

« Hier soir… je pourrais aussi bien dire ce matin (car il était minuit passé, près d’une heure), je revenais tout seul à mon gîte, c’était par le plus long. Je ne vous dirai ni d’où je venais, ni en quel endroit je fis cette rencontre ; j’ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais marcher devant moi une vraie taille de guêpe, et cela avait un air si comme il faut, cela avait la marche si peu agaçante que nous connaissons, que j’ai hésité par trois fois… Enfin, persuadé que ce ne pouvait être autre chose qu’un phalène, je m’avance sur la même ligne ; mais je ne sais quoi de mystérieux et d’indéfinissable (style choisi, mes enfants !) m’aurait empêché d’être grossier, quand même la galanterie française ne serait pas dans les mœurs de votre président. — Femme charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras ? — Elle ne répond rien et ne tourne pas la tête. Cela m’étonne. Ah bah ! elle est peut-être sourde, cela s’est vu. J’insiste. On me fait doubler le pas. — N’ayez donc pas peur ! — Ah ! — Un petit cri, et puis on s’appuie sur le parapet.

— Parapet ? c’était sur le quai, dit Louvet.

— J’ai dit parapet comme j’aurais dit borne, fenêtre, muraille quelconque. N’importe ! je la voyais trembler comme une femme qui va s’évanouir. Je m’arrête, interdit. Se moque-t-on de moi ? — Mais, Mademoiselle, n’ayez donc pas peur. — Ah ! mon Dieu ! c’est vous, monsieur Laravinière ? — Ah ! mon Dieu ! c’est vous, madame Poisson ? (En voilà, un coup de théâtre !) — Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d’un ton résolu. Vous êtes un honnête homme, vous allez me conduire. Je remets mon sort entre vos mains, je me lie à vous. Je demande le secret. — Me voilà, Madame, prêt à passer l’eau et le feu pour vous et avec vous. Elle prend mon bras. — Je pourrais vous prier de ne pas me suivre, et je suis sûre que vous n’insisteriez pas ; mais j’aime mieux me confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains ; vous ne le trahirez pas. »

« J’étends la main, elle y met la sienne. Voilà la tête qui me tourne un peu, mais c’est égal. J’offre mon bras comme un marquis, et sans me permettre une seule question, je l’accompagne…

— Où, demanda Horace impatient.

— Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin faisant : — Je quitte M. Poisson pour toujours, me répondit-elle ; mais je ne le quitte pas pour me mal conduire. Je n’ai pas d’amant, Monsieur ; je vous jure devant Dieu, qui veille sur moi, puisqu’il vous a envoyé vers moi en ce moment, que je n’en ai pas et n’en veux pas avoir. Je me soustrais à de mauvais traitements, et voilà tout. J’ai un asile, chez une amie, chez une femme honnête et bonne ; je vais vivre de mon travail. Ne venez pas me voir ; il faut que je me tienne dans une grande réserve après une pareille fuite ; mais gardez-moi un souvenir amical, et croyez que je n’oublierai jamais… Nouvelle poignée de main ; adieu solennel, éternel peut-être, et puis, bonsoir, plus personne. Je sais où elle est, mais je ne sais chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai pas à le savoir, et je ne mettrai personne sur la voie de le découvrir. C’est égal, je n’en ai pas dormi de la nuit et me voilà amoureux comme une bête ! À quoi cela me servira-t-il ?

— Et vous croyez, dit Horace ému, qu’elle n’a pas d’amant, qu’elle est chez une femme, qu’elle…

— Ah ! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m’importe ! Elle s’est emparée de moi. Me voilà forcé de tenir ce que j’ai promis, puisqu’on m’a subjugué. Ces diables de femmes ! Arsène, du rhum ! l’orateur est fatigué. »

Je regardai Arsène : son visage ne trahissait pas la moindre émotion. Je cessai de croire à son amour pour madame Poisson ; mais, en voyant l’agitation d’Horace, je commençai à penser que le sien prenait un caractère sérieux. Nous nous séparâmes à la rue Gît-le-Cœur. Je rentrai accablé de fatigue. J’avais passé la nuit précédente auprès d’un ami malade, et je n’étais pas revenu chez moi de la journée.

Quoique j’eusse vu briller de la lumière derrière mes fenêtres, je fus tenté de croire qu’il n’y avait personne chez moi, à la lenteur qu’Eugénie mit à me recevoir. Ce ne fut qu’au troisième coup de sonnette qu’elle se décida à ouvrir la porte, après m’avoir bien regardé et interrogé par le guichet.

« Vous avez donc bien peur ? lui dis-je en entrant.

— Très-peur, me répondit-elle ; j’ai mes raisons pour cela. Mais puisque vous voilà, je suis tranquille. »

Ce début m’inquiéta beaucoup. « Qu’est-il donc arrivé ? m’écriai-je.

— Rien que de fort agréable, répondit-elle en souriant, et j’espère que vous ne me désavouerez pas ; j’ai, en votre absence, disposé de votre chambre.

— De ma chambre ! grand Dieu ! et moi qui ne me suis pas couché la nuit dernière ! Mais pourquoi donc ? et que veut dire cet air de mystère ?

— Chut ! ne faites pas de bruit ! dit Eugénie en mettant sa main sur ma bouche. Votre chambre est habitée par quelqu’un qui a plus besoin de sommeil et de repos que vous.

— Voilà une étrange invasion ! Tout ce que vous faites est bien, mon Eugénie, mais enfin…

— Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de suite, et demander à votre ami Horace ou à quelque autre (vous n’en manquerez pas) de vous céder la moitié de sa chambre pour une nuit.

— Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice ?

— Pour une amie à moi, qui est venue me demander un refuge dans une circonstance désespérée.

— Ah ! mon Dieu ! m’écriai-je, un accouchement dans ma chambre ! Au diable le butor à qui je dois cet enfant-là !

— Non, non ! rien de pareil ! dit Eugénie en rougissant. Mais parlez donc plus bas, il n’y a point là d’affaire d’amour proprement dite ; c’est un roman tout à fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en.

— Ah ça, c’est donc une princesse enlevée pour qui vous prenez tant de précautions respectueuses ?

— Non ; mais c’est une femme comme moi, et elle a bien droit à quelque respect de votre part.

— Et vous ne me direz pas même son nom ?

— À quoi bon ce soir ? Nous verrons demain ce qu’on peut vous confier.

— Et, c’est une femme ?… dis-je avec un grand embarras.

— Vous en doutez ? » répondit Eugénie en éclatant de rire.

Elle me poussa vers la porte, et j’obéis machinalement. Elle me rendit ma lumière, et me reconduisit jusqu’au palier d’un air affectueux et enjoué, puis elle rentra, et je l’entendis fermer la porte à double tour, ainsi qu’une barre que j’y avais fait poser pour plus de sécurité quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans ma mansarde.

Quand je fus au bas de l’escalier, je fus pris d’un vertige. Je ne suis point jaloux de ma nature, et d’ailleurs, jamais ma douce et sincère compagne ne m’avait donné le moindre sujet de méfiance. J’avais pour elle plus que de l’amour, j’avais une estime sans bornes pour son caractère, une foi absolue en sa parole. Malgré tout cela, je fus saisi d’une sorte de délire, et ne pus jamais me résoudre à descendre le dernier étage. Je remontai vingt fois jusqu’à ma porte ; je redescendis autant de fois l’escalier. Le plus profond silence régnait dans ma mansarde