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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/181

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HORACE.

tain nombre de jeunes gens reste attaché à ces habitudes de flânerie, de billard, d’interminables fumeries à l’estaminet, ou de promenade par bandes bruyantes au jardin du Luxembourg. En un mot, ceux-là font, de la récréation que les autres se permettent sobrement, le fond et l’habitude de la vie. Il est tout naturel que leurs manières, leurs idées, et jusqu’à leurs traits, au lieu de se former, restent dans une sorte d’enfance vagabonde et débraillée, dans laquelle il faut se garder de les encourager, quoiqu’elle ait certainement ses douceurs et même sa poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturellement tout portés aux émeutes. Les plus jeunes y vont pour voir, d’autres y vont pour agir ; et, dans ce temps-là, presque toujours tous s’y jetaient un instant et s’en retiraient vite, après avoir donné et reçu quelques bons coups. Cela ne changeait pas la face des affaires, et la seule modification que ces tentatives aient apportée, c’est un redoublement de frayeur chez les boutiquiers, et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais aucun de ceux qui ont si légèrement troublé l’ordre public dans ce temps-là ne doit rougir, à l’heure qu’il est, d’avoir eu quelques jours de chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu’elle a de grand et de courageux dans le cœur que par des attentats à la société, il faut que la société soit bien mauvaise !

On les appelait alors les bousingots, à cause du chapeau marin de cuir verni qu’ils avaient adopté pour signe de ralliement. Ils portèrent ensuite une coiffure écarlate en forme de bonnet militaire, avec un velours noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dans la rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris ; mais ils n’en furent pas moins traqués et maltraités. On a beaucoup déclamé contre leur conduite ; mais je ne sache pas que le gouvernement ait pu justifier celle de ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un bon nombre sans que le boutiquier en ait montré la moindre indignation ou la moindre pitié.

Le nom de bousingots leur resta. Lorsque le Figaro, qui avait fait une opposition railleuse et mordante sous la direction loyale de M. Delatouche, passa en d’autres mains, et peu à peu changea de couleur, le nom de bousingot devint un outrage ; car il n’y eut sorte de moqueries amères et injustes dont on ne s’efforçât de le couvrir. Mais les vrais bousingots ne s’en émurent point, et notre ami Laravinière conserva joyeusement son surnom de président des bousingots, qu’il porta jusqu’à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou le mépris.

Il était si recherché et si adoré de ses compagnons, qu’on ne le voyait jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait toujours autour de lui, il s’élevait comme un pin robuste ; et fier au sein du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du menu fretin de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Saül parmi les bergers d’Israël. (Il aimait mieux cette comparaison.) On le reconnaissait de loin à son chapeau gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses longs cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle tranchaient les énormes revers blancs de son gilet à la Marat. Il portait généralement un habit bleu à longues basques et à boutons de métal, un pantalon à larges carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier qu’il appelait son frère Jean, par souvenir du bâton de la croix dont le frère Jean des Entommeures fit, selon Rabelais, un si horrificque carnage des hommes d’armes de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros comme une bûche, sortant d’une moustache rousse à moitié brûlée, une voix rauque qui s’était cassée, dans les premiers jours d’août 1830, à détonner la Marseillaise, et l’aplomb bienveillant d’un homme qui a embrassé plus de cent fois Lafayette, mais qui n’en parle plus en 1831 qu’en disant : Mon pauvre ami ; et vous aurez au grand complet Jean Laravinière, président des bousingots.

VII.

— Vous demandez madame Poisson ? dit-il à Horace, qui n’accueillait pas trop bien en général sa familiarité. Eh bien ! vous ne verrez plus madame Poisson. Absente par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne la battra plus.

— Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur, s’écria le petit Paulier, qui n’était guère plus gros qu’une mouche, elle n’aurait pas été battue deux fois. Mais enfin, puisque c’est le président qu’elle a honoré de sa préférence….

— Excusez ! cela n’est pas vrai, répondit le président des bousingots en élevant sa voix enrouée pour que tout le monde l’entendît. À moi, Arsène, un verre de rhum ! j’ai la gorge en feu. J’ai besoin de me rafraîchir.

Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près de lui, le regardant attentivement avec une expression indéfinissable.

« Eh bien, mon pauvre Arsène, reprit Laravinière sans lever les yeux sur lui et tout en dégustant son petit verre : tu ne verras plus ta bourgeoise ! Cela te fait plaisir peut-être ? Elle ne t’aimait guère, ta bourgeoise ?

— Je n’en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire et ferme ; mais où diable peut-elle être ?

— Je te dis qu’elle est partie. Partie, entends-tu bien ? Cela veut dire qu’elle est où bon lui semble ; qu’elle est partout excepté ici.

— Mais ne craignez-vous pas d’affliger ou d’offenser beaucoup le mari en parlant si haut d’une pareille affaire ? dis-je en jetant les yeux vers la porte du fond, où nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt fois par heure.

— Le citoyen Poisson n’est pas céans, répondit le bousingot Louvet : nous venons de le rencontrer à l’entrée de la Préfecture de police, où il va sans doute demander des informations. Ah ! dame, il cherche ; il cherchera longtemps. Cherche, Poisson, cherche ! Apporte !

— Pauvre bête ! reprit un autre. Ça lui apprendra qu’on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Arsène ? à moi, du café !

— Elle a bien fait ! dit un troisième. Je ne l’aurais jamais crue capable d’un pareil coup de tête, pourtant ! Elle avait l’air usé par le chagrin, cette pauvre femme ! À moi, Arsène, de la bière ! »

Arsène servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter derrière Laravinière, comme s’il eût attendu quelque chose.

« Eh ! qu’as-tu là à me regarder ? lui dit Laravinière, qui le voyait dans la glace.

— J’attends pour vous verser un second petit verre, répondit tranquillement Arsène.

— Joli garçon, va ! dit le président en lui tendant son verre. Ton cœur comprend le mien. Ah ! si tu avais pu te poser ainsi en Hébé à la barricade de la rue Montorgueil, l’année passée, à pareille époque ! J’avais une si abominable soif ! Mais ce gamin-là ne songeait qu’à descendre des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-là ! Ta chemise n’était pas aussi blanche qu’aujourd’hui, hein ? Rouge de sang et noire de poudre. Mais où diable as-tu passé depuis ?

— Dis-nous donc plutôt où madame Poisson a passé la nuit, puisque tu le sais ? reprit Paulier.

— Vous le savez ? s’écria Horace le visage en feu.

— Tiens ! ça vous intéresse, vous ? répondit Laravinière. Ça vous intéresse diablement, à ce qu’il paraît ! Eh bien ! vous ne le saurez pas, soit dit sans vous fâcher ; car j’ai donné ma parole, et vous comprenez.

— Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner à entendre que c’est chez vous que s’est retirée madame Poisson.

— Chez moi ! je le voudrais : ça supposerait que j’ai un chez moi. Mais pas de mauvaises plaisanteries, s’il vous plaît. Madame Poisson est une femme fort honnête, et je suis sûr qu’elle n’ira jamais ni chez vous ni chez moi.

— Raconte-leur donc comment tu l’as aidée à se sauver ? dit Louvet en voyant avec quel intérêt nous cherchions à deviner le sens de ses réticences.

— Voilà ! écoutez ! répondit le président. Je peux bien