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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/160

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TEVERINO.

est humiliant et inacceptable ; celui de l’amitié est le plus saint et le plus doux des bienfaits. Ah ! voyez, mon cher Léonce, combien ce sentiment divin est plus pur et plus précieux que l’autre ! comme, au lieu d’amoindrir et de torturer, il ennoblit et purifie ! Hier, je n’eusse accepté de vous ni secours ni pitié. Aujourd’hui je ne rougirais pas de vous les demander à genoux.



Il était seul et marchait lentement. (Page 46.)

— Eh bien, mon amie, vous n’êtes pas encore dans le vrai ; vous avez passé d’un excès à l’autre. Hier, vous méprisiez trop l’amitié ; aujourd’hui, vous l’exaltez sans mesure. Vous ne pouvez perdre la fausse notion que vous vous êtes faite si longtemps de ces deux sentiments, et vous voulez toujours les rendre exclusifs l’un de l’autre ; pourtant l’union des sexes n’est vraiment idéale et parfaite que lorsqu’ils se réunissent dans deux nobles cœurs. Qu’est-ce donc qu’un amour vrai, si ce n’est une amitié exaltée ? Oui, l’amour, c’est l’amitié portée jusqu’à l’enthousiasme. On dit que l’amour seul est aveugle ! Là où l’amitié est clairvoyante, elle est si froide, qu’elle est bien près de mourir. Croyez-moi, si votre faute me semblait grave et impardonnable, si un instant de trouble et de défaillance vous rendait, à mes yeux, indigne de connaître et de ressentir l’amour, je ne serais pas votre ami, et vous devriez repousser mes consolations au lieu de les accepter. Dans la jeunesse, on n’aime pas la femme qu’on ne désire plus et qu’on voit sans jalousie dans les bras d’un autre. Le mot d’amitié est alors un mensonge, et Dieu me préserve de vous dire que je vous aime ainsi ! Oh ! laissez-moi vous confesser que je souffre mortellement de ce qui s’est passé hier, et que je suis irrité contre vous jusqu’à être encore en ce moment plus près de la haine que de l’amitié telle que vous la définissez. Ce n’est pas déchue et méprisable que je vous trouve, c’est injuste, cruelle, coupable envers moi seul, qui vous aime, et qui méritais le bonheur que vous avez donné à un autre.

— Vous m’effrayez davantage de ma faute, dit Sabina tremblante. Croyez-vous donc que cette pensée ne me soit pas venue, et que je ne me reproche pas de vous avoir fait ce mal personnel ? C’est à Dieu que je m’en confesse.

— Et pourquoi n’est-ce pas à moi aussi, à moi surtout ? s’écria Léonce en saisissant avec force ses deux mains agitées. Dieu vous a déjà pardonné ; vous le savez bien ;