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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/152

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TEVERINO.

— Estime et amitié ! paroles françaises que nous ne comprenons guère, nous autres Italiens, entre une belle femme et un jeune homme. Moins subtils et plus passionnés, nous allons droit au fait du vrai sentiment que nous pouvons éprouver. Je vous confesse que votre estime et votre amitié pour Léonce sont choses que je n’envie pas, et auxquelles je préférerais le dédain et la haine.

— Expliquez cela.

— Comment et pourquoi n’aimez-vous point Léonce, cet homme excellent et charmant, qui vous aime avec passion ?

— Il ne m’aime pas du tout, et voilà le secret de mon indifférence. Or, faut-il haïr et dédaigner un homme aussi accompli, parce qu’il n’est pas amoureux de moi ? Ne dois-je pas dépouiller ici ma vanité de femme et rendre justice à son noble caractère et à son grand esprit, en lui vouant une affection plus tranquile et plus durable que l’amour ?

— À la manière dont vous parlez de l’amour, on dirait que vous ne l’avez jamais connu, Signora. Une Italienne n’aurait pas tant de délicatesse et de générosité ; elle mépriserait tout simplement, et tiendrait pour son ennemi l’homme capable de vivre avec elle dans cette espèce d’intimité grossière et offensante, que vous nommez amitié. Eh ! tenez, Signora, de quelque race qu’elle soit, une femme est toujours femme avant tout. L’instinct de la vérité est plus puissant sur elle que les lois de la convenance et du bon goût. Votre amitié, c’est-à-dire votre dédain pour mon noble ami, ne repose que sur une erreur. Vous ne vous apercevez pas de son amour, et vous le punissez de son silence par votre estime. Si vous lisiez dans son cœur, vous répondriez à ce qu’il éprouve.

— Marquis, je vous trouve fort étrange de vous charger ainsi des déclarations de Léonce.

— Je vous jure sur l’honneur, Signora, que je n’en suis point chargé, et qu’il est aussi méfiant avec moi que vous-même.

— Ainsi, vous me faites la cour pour lui de votre propre mouvement, et vous vous chargez gratuitement de sa cause ? c’est très-noble et très-généreux à vous, marquis, et cela rappelle la fraternité des anciens chevaliers. Laissez-moi vous dire que rien n’est plus digne d’estime, et que, dès ce jour, mon amitié vous est acquise à juste titre.

Ayant ainsi parlé avec un amer dépit, Sabina se leva, souhaita le bonsoir au marquis, et se retira dans sa chambre.

Nous avons dit déjà que toutes les chambres de nos personnages étaient situées sur cette galerie planchéiée qu’abritait un large auvent, à la manière des constructions alpestres, et qui longeait la face de la maison tournée vers la place. Léonce et Teverino occupaient la même chambre, et lorsque ce dernier y entra, il trouva son ami encore habillé et marchant avec agitation.

— Jeune homme, dit Léonce en venant à sa rencontre, la main ouverte, tu as de nobles sentiments et tu étais digne d’un noble sort. Je t’ai grossièrement offensé au passage du torrent, veux-tu l’oublier ?

— Je vous le pardonnerai de grand cœur, Léonce, si vous m’avouez que la jalousie, c’est-à-dire l’amour, vous a causé cet emportement involontaire ?

— Et autrement tu ne l’oublieras point ?

— Autrement, je persisterai à vous en demander raison. Plus ma condition vous semble abjecte, plus vous me deviez d’égards, m’ayant attiré dans votre compagnie ; et si la différence de nos fortunes vous faisait hésiter à me donner satisfaction, je vous dirais, pour vous stimuler, que je suis de première force à toutes les armes, et que je n’en suis pas à mon premier duel avec des gens de qualité.

— Je n’ai point de lâche préjugé qui me fasse hésiter sur ce point ; je suis de mon siècle, et je sais qu’un homme en vaut un autre. Je ne suis pas maladroit non plus, et j’aurais quelque plaisir à me mesurer avec toi, si ma cause était bonne ; mais je la sens mauvaise, et je souffre d’autant plus de t’avoir outragé, que je vois en toi cette fierté d’honnête homme.

— Vos excuses sont d’un honnête homme aussi, et je les accepte, dit Teverino en lui serrant la main avec une mâle dignité ; mais, pour mettre ma susceptibilité en repos, vous auriez dû avouer que l’amour et la jalousie étaient seuls coupables.

— Vous voulez des confidences, Teverino ? Eh bien ! vous en aurez. La jalousie, oui, j’en conviens, mais l’amour, non !

— Voilà encore des subtilités françaises ! Une femme nous plaît ou ne nous plaît pas. Là où il n’y a point d’amour, il n’y a point de jalousie.

— C’est le langage de la droiture et de la naïveté ; mais admettons, j’y consens, que la civilisation des mœurs françaises et le raffinement de nos idées produisent cette étrange contradiction : ne pouvez-vous comprendre que ce que vous pouvez éprouver ? Vous qui avez vu tant de choses, étudié tant de natures diverses, ne savez-vous pas que l’amour-propre est une cause de dépit et de jalousie aussi bien que la passion véritable ? »

Teverino s’assit sur le bord de son lit, garda un silence méditatif pendant quelques instants, puis reprit en se levant : « Oui ! ce sont des maladies de l’âme, produites par la satiété. Pour ne point les connaître il faut être, comme moi, visité par la misère, c’est-à-dire par l’impossibilité fréquente de satisfaire toutes ses fantaisies. Chère pauvreté ! tu es une bonne institutrice des cœurs. Tu nous ramènes à la simplicité primitive des sentiments et des idées, quand l’abus des jouissances menace de nous corrompre. Tu nous donnes tant de naïves leçons, qu’il faut bien que nous restions naïfs sous ta loi austère !

— Quel rapport établissez-vous donc entre votre misère et la droiture de votre cœur ?

— La misère, Monsieur, est toute une philosophie. C’est le stoïcisme, et l’âme stoïque est faite toute d’une pièce. Que ma maîtresse me soit enlevée par un homme puissant (la puissance de ce siècle c’est la richesse), je courbe la tête, et mon orgueil n’en souffre pas. Ce cœur, auquel mon cœur n’a pas suffi, ne me semble digne ni de regret ni de colère. Si je pouvais soutenir la lutte et donner à mon infidèle les jouissances de la vie, je pourrais alors connaître la jalousie et m’indigner de ma défaite. Mais là où mon rival dispose de séductions que la fortune me dénie, je ne puis m’en prendre qu’à la destinée… et les personnes ne me paraissent plus coupables.

— Tu es très-philosophe, en effet, et je t’en fais mon compliment. Mais ceci ne peut s’appliquer au mouvement de jalousie que tu m’as inspiré. Tu n’as rien, et l’on te préfère à moi qui suis riche. J’ai donc sujet d’être doublement humilié.

— Oui, d’être furieux, si vous êtes amoureux. Sinon, ce n’est qu’un délire de la vanité, et je ne comprends pas qu’un homme dont l’esprit est aussi éclairé que le vôtre, se laisse émouvoir par une telle vétille. Si vous aviez pris l’habitude d’être supplanté à toute heure par la loi fatale du destin, vous seriez aguerri contre ces petits revers. Vous sauriez que la femme est l’être le plus impressionnable de la création, et par conséquent celui qui peut nous donner le plus de jouissance et le moins de droits, le plus d’ivresse et le moins de sécurité.

— C’est une philosophie de bohémien, s’écria Léonce, et je me sens incapable d’aimer ainsi. Tu es tout tendresse et tout tolérance, Teverino ; mais tu ne portes pas dans l’amour l’instinct de dignité que tu possèdes à l’endroit de l’honneur.

— Je ne place pas l’honneur où il n’est pas, et ne cherche dans l’amour que l’amour.

— Aussi tu es aimé souvent et tu n’aimes jamais ; tu ne connais que le plaisir.

— Et pourtant je sacrifie souvent le plaisir à des idées d’honneur. Ne vous hâtez pas de méjuger, Léonce ; vous ne savez pas ce qui se passe en moi à cette heure.

— Je le sais, ami, s’écria Léonce avec feu. Tu combats des désirs que tu pourrais satisfaire à l’heure même. Il n’y a pas loin de cette chambre à celle d’une certaine