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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/151

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TEVERINO.

sonnage, et, dans son humble gratitude, on l’entendit battre des mains en se retirant à travers les rues.

Une demi-heure après, tout était silencieux dans la ville, et tout le monde couché à l’hôtel du Lion-Blanc, excepté Sabina et Teverino qui causaient encore, penchés sur la balustrade de la galerie, commentant cette dernière aventure, et riant avec précaution, de peur d’éveiller leurs compagnons de voyage.

— Voyez ce que c’est que le préjugé, disait le bohémien. Cette foule imbécile ne se doute pas qu’elle a sifflé et applaudi le même homme.

— Faut-il vous avouer, marquis, répondit Sabina, que j’y aurais été trompée la première, si vous ne m’eussiez avertie ?

— Bien vrai, Signora ? Je suis heureux de vous avoir procuré un peu d’amusement.

— Je ne sais pas si je peux vous remercier de l’intention. La scène était bizarre, plaisante peut-être, et pourtant elle m’a fait mal.

— Nous y voilà, pensa Teverino ; et il pria lady G… de s’expliquer.

— Quoi ! vous ne comprenez pas, lui dit-elle d’une voix émue, qu’il est pénible de voir travestir la noblesse et la beauté ?

— J’étais donc bien laid sous ces méchants habits ? reprit-il moins touché du compliment que Sabina ne devait s’y attendre, après ce qui s’était passé entre eux.

— Je ne dis pas cela, répliqua-t-elle d’un ton moins tendre ; mais toute l’élégance de vos manières ayant disparu, et toute la dignité de votre personne ayant fait place à je ne sais quoi de cynique et de honteux, je souffrais de vous voir ainsi, et je ne pouvais me persuader que ce fût vous !

— Et c’était moi, pourtant, c’était bien moi !…

— Non, marquis, c’était le personnage que vous vouliez représenter, et ce personnage n’avait rien de vous.

— Mes manières et mon langage étaient affectés, j’en conviens ; mais enfin c’était toujours ma figure, ma voix, mon esprit, mon cœur, ma personne, mon être, en un mot, qui se cachaient sous ces apparences. J’avais donc entièrement disparu à vos yeux ? Cela est étrange !

— Ce que je trouve étrange, c’est que vous vous étonniez de ma stupeur. Les manières et le langage sont l’expression de l’esprit et du caractère, et l’être moral semble se transformer quand l’être extérieur se décompose.

— Et les habits y sont pour beaucoup aussi, dit Teverino avec une philosophique ironie.

— Les habits ? dites-vous ? Je ne crois pas.

— Si fait ; pensez-y bien, Signora. Je suppose que je me présente de nouveau devant vous avec les habits râpés et mesquins du fils de notre hôte… supposons même que je sois ce fils, qui est, je crois, garde forestier ou employé à la gabelle…

— Où voulez-vous donc en venir ? Achevez.

— Eh bien ! je suppose que, conservant ma figure, mon cœur et mon esprit tels que Dieu les a faits, je vous apparaisse pour la première fois pauvrement accoutré et appartenant tout de bon à une condition très-humble…

— Votre supposition n’a pas le sens commun : on ne trouve guère dans ces races obscures le cachet de noblesse et de grâce qui vous distingue.

— Guère, c’est possible ; mais enfin cela se trouve quelquefois. Il y a des dons naturels que Dieu semble avoir départis à de pauvres hères, comme pour railler les prétentions de l’aristocratie.

— Vous voilà dans les idées de Léonce ; je ne les discute pas ; mais ce que je puis vous répondre, c’est que de tels dons ont une rapide influence sur l’existence et la condition de celui qui les possède. Un pauvre hère, comme vous dites, lorsqu’il se sent investi providentiellement de l’intelligence et de la beauté, transforme activement le milieu fâcheux où le caprice du sort l’a jeté ; il se fraie une route nouvelle ; il aspire sans cesse à l’élégance de la vie, aux nobles occupations, aux jouissances de l’esprit, aux priviléges de la beauté, et il se place bientôt au rang qui semblait lui être dû.

— Il est très-vrai qu’il y aspire fortement, reprit Teverino, et très-vrai encore qu’il y arrive quelquefois ; mais il est plus vrai encore de dire qu’il échoue la plupart du temps, parce que la société ne le seconde pas ; parce que les préjugés le repoussent, parce qu’enfin il n’a pas contracté dans sa jeunesse l’habitude de se complaire dans la contrainte, et que son éducation première le ramène sans cesse vers l’insouciance, ennemie de la lutte et de l’esclavage.

— Eh bien ! ce que vous dites là donne tort à votre premier raisonnement. Les habits ne prouvent donc rien, mais bien les habitudes, c’est-à-dire le langage et les manières.

— Habits, langage et manières, tout cela fait partie des habitudes de la vie : c’en est l’expression ; et la condition de l’homme pauvre et obscur est la chose la plus significative pour le vulgaire ; mais ce sont là des habitudes pour ainsi dire extérieures, et l’être moral n’en a pas moins de prix devant Dieu.

— Je ne conçois rien à de telles distinctions, marquis ! Dans votre bouche, c’est un raisonnement généreux et désintéressé ; mais dans la bouche du personnage que vous vous amusiez tout à l’heure à représenter, ce seraient d’insolentes et vaines prétentions. La philanthropie vous égare ; l’être moral ne peut se détacher ainsi de l’être extérieur. Là où le langage est ridicule, les habitudes grossières, le désordre habituel, la mine impertinente et le métier ignoble, pouvez-vous espérer de découvrir un grand cœur et un grand esprit ?

— Cela se pourrait, Madame ; je persiste à le croire, malgré votre dédain pour la misère.

— Ne me calomniez pas. Il est une misère que je plains et respecte : c’est celle de l’infirme, de l’ignorant, du faible, de tous ces êtres que le malheur de leur race jette à demi morts, physiquement ou moralement, dans le grand combat de la vie. Étiolés de corps ou d’esprit avant d’avoir pu se développer, ces malheureux sont bien les victimes du hasard, et nous nous devons de les plaindre et de les secourir ; mais celui qui pouvait et qui n’a pas voulu est coupable, et ce n’est pas injustement que la société le repousse et l’abandonne.

— Soit, dit Teverino avec un mélange de hauteur et de bonté. Il faudrait être Dieu pour lire dans son cœur et pour savoir si, alors, il ne trouve pas en lui-même des consolations que le monde ignore ; si, entre la suprême bonté et lui, il ne s’établit pas un commerce plus pur et plus doux que toutes les sympathies humaines et que toutes les protections sociales. Je me figure, moi, que les dons de Dieu servent toujours à quelque chose, et que les derniers sur la terre ne seront pas les derniers dans son royaume. Quelqu’un l’a dit autrefois… Mais je m’aperçois que je tourne à la prédication et que j’empiète sur les droits de notre bon curé. Je dois me contenter de vous avoir montré que je savais jouer la comédie. On m’a toujours dit que j’étais né comédien, et pourtant j’ai un cœur sincère qui m’a toujours entraîné contrairement aux lois de la prudence.

— Allons, vous êtes un mime incroyable, dit Sabina, et vous vous êtes tiré de cette farce italienne comme l’eût fait un écolier facétieux en vacances. J’admire l’enjouement et la jeunesse de votre caractère, et pourtant je vous avoue que j’en suis un peu effrayée.

— Vous me croyez frivole ?

— Non, mais mobile et insouciant peut-être !

— En ce cas, vous ne me jugez pas perfide et dissimulé, malgré mon art pour les travestissements ?

— Non, à coup sûr.

— Eh bien, j’aime mieux cela que d’être pris pour un hypocrite.

— Vous est-il donc indifférent d’inspirer un autre genre de méfiance ?

— Je pourrais si aisément les vaincre tous qu’aucun ne m’inquiète. Mais comme on ne me mettra point à l’épreuve, je n’ai que faire de me disculper, n’est-il pas vrai, belle Sabina ? Je serais ici un grand fat, si j’entreprenais de me faire apprécier.

— N’êtes-vous point jaloux d’estime et d’amitié ?