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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/149

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TEVERINO.

beau jeune homme et une belle jeune femme, si ce n’est d’amour ? Il n’est point de théorie plus inépuisable dans un tête-à-tête de ce genre, au clair de la lune. La femme se plaint de la vie, pleure des illusions, trace l’idéal de l’amour, et fait pressentir des transports qu’elle voile sous un transparent mystère de défiance et de pudeur. L’homme s’exalte, renie les préjugés, et condamne les crimes de ses semblables. Il veut justifier et réhabiliter le sexe masculin dans sa personne. Par mille adroites insinuations, il s’offre pour expier et réparer le péché originel, tandis que, par mille détours plus adroits encore, on élude son hommage et on le ramène à une nouvelle ferveur. Ceci est le résumé banal de tout entretien de cette nature entre gens civilisés. C’est le résumé de ce qui s’était passé, avec plus d’art encore et de dissimulation, entre Sabina et Léonce, le matin même. Mais avec Teverino Sabina eut moins d’effroi et plus de douceur. Au lieu de reproches et d’inculpations agitées, elle n’eut que le tranquille parfum de l’encens à respirer. Aussi courut-elle un danger beaucoup plus grand, celui de donner de la tendresse à qui ne lui demandait que de l’imagination.

Comme l’aventurier, au fort de ses dithyrambes, parlait haut dans la nuit sonore, Sabina fut un peu effrayée de voir reparaître Léonce au bas du rempart.

— Voici Léonce ! dit-elle pour réprimer sa faconde.

— Il est bien soucieux et rêveur, ce soir, le pauvre Léonce ! dit Teverino en baissant la voix.

— Je ne l’ai jamais vu si maussade, reprit-elle ; on dirait qu’il s’ennuie avec nous.

— Non, Madame ; il est amoureux et jaloux.

— De l’oiselière, sans doute ? dit-elle d’un ton dédaigneux.

— Non, de vous ; vous le savez bien.

— Vous vous trompez, marquis. Il y a quinze ans que nous nous connaissons, et il n’a jamais songé à me faire la cour.

— Eh bien, Madame, je vous jure qu’il y pense sérieusement aujourd’hui.

— Ne faites pas cette plaisanterie, elle me blesse.

— N’est-il pas un galant homme, un grand artiste, un aimable et beau garçon ? Son amour vous était dû, et vous ne pouvez pas en être offensée.

— J’en serais mortellement peinée, car je ne pourrais le partager.

— Cela est effrayant, Madame. En ce cas, je vois bien que nul homme ne sera aimé de vous ; car nul homme ne peut se flatter d’égaler Léonce.

— Vous vous trompez, marquis ; il a toutes sortes de perfections dont je le tiendrais quitte, s’il ne lui manquait une toute petite qualité, qu’on peut espérer de trouver ailleurs.

— Laquelle ?

— La faculté d’aimer naïvement, sans orgueil et sans défiance.

En disant ces paroles, elle s’était levée pour aller à la rencontre de Léonce, et, à la manière dont elle s’appuya avec abandon sur le bras de Teverino, celui-ci se dit : « Vaincre ce grand courage n’est pas si difficile que je croyais. »

Sabina s’était imaginé parler bien bas ; mais, comme elle venait de descendre les degrés qui conduisaient dans l’amphithéâtre verdoyant des anciens fossés, elle ne se rendit pas compte de la sonorité de ce lieu, et elle ne se douta point que Léonce eût tout entendu. Il fut tellement blessé et affecté de ses dernières paroles, qu’il eut la force de dissimuler et de reprendre le calme de son rôle. Il y réussit au point de faire croire à Teverino lui-même qu’il s’était trompé, et à lady G… quelle avait raison de lui attribuer une grande froideur. Il leur proposa de monter au sommet de la tour démantelée, leur promettant, sur ce point culminant, une vue magnifique et un air encore plus pur que celui des remparts. Ils firent donc cette tentative. Léonce passa le premier pour leur frayer le chemin qu’il venait d’explorer seul, pour écarter les ronces et les avertir à chaque marche écroulée ou glissante de l’escalier en spirale.

Malgré ces précautions, l’ascension était assez pénible et même dangereuse pour une femme aussi délicate et aussi peu aguerrie contre le vertige que l’était lady G…, mais la force et l’adresse du marquis lui donnaient une confiance singulière, et, ce qu’elle n’eût jamais osé entreprendre de sang-froid, elle l’accomplit d’enthousiasme, tantôt appuyée sur son épaule, tantôt les mains enlacées aux siennes, tantôt soulevée dans ses bras robustes.

Dans ce trajet émouvant, plus d’une fois leurs chevelures s’effleurèrent, plus d’une fois leurs haleines se confondirent, plus d’une fois Teverino sentit battre contre sa poitrine haletante de fatigue un cœur ému de honte et de tendresse. La lune pénétrant par les larges arcades brisées de la tour, projetait de vives clartés sur l’escalier, interrompues de distance en distance par l’épaisseur des murs. Dans ces intervalles de lumière et d’obscurité, tantôt on se trouvait bien près et tantôt bien loin de Léonce, qui, feignant de ne rien voir, ne perdait pourtant rien de l’émotion croissante de ses deux compagnons. Enfin l’on se trouva au faîte de l’édifice. Un mur circulaire de huit pieds de large, sans aucune balustrade, en formait le couronnement, et Léonce en fit tranquillement le tour, mesurant de l’œil cette muraille lisse qui allait perdre sa base cyclopéenne dans les fossés à cent pieds au-dessous de lui. Mais Sabina fut saisie d’une terreur insurmontable et pour elle-même et pour Teverino qui, debout auprès d’elle, s’efforçait en vain de la rassurer. Elle s’assit sur la dernière marche, et ne respira tranquille que lorsque le marquis se fut assis à ses côtés et l’eut entourée de ses deux bras, comme d’un rempart inexpugnable. Les chouettes effarouchées s’élevaient dans les airs en poussant des cris de détresse. Léonce, sous prétexte de découvrir leurs nids et de porter des petits à l’oiselière, pour voir comment elle se tirerait de leur éducation, redescendit l’escalier et alla fureter dans les étages inférieurs, où bientôt le craquement de ses pas sur le gravier cessa de se faire entendre.

Teverino n’était plus aussi maître de lui-même qu’il avait pu l’être en prenant des glaces un quart d’heure auparavant, avec Sabina, dans un isolement moins complet. D’ailleurs, Léonce paraissait si indifférent aux conséquences possibles de l’aventure, qu’il commençait à ne plus s’en faire un cas de conscience aussi grave. Cependant, l’étonnante loyauté de ce bizarre personnage luttait encore contre l’attrait de la beauté et l’orgueil d’une pareille conquête. Il réussit à dissiper les terreurs de Sabina, et, pour l’en distraire, il lui proposa d’entendre un hymne à la nuit, dont il improviserait les paroles, et qu’il se sentait l’envie de chanter en ce lieu magnifique. Il lui avait déjà donné un échantillon de sa voix, qui faisait désirer d’en entendre davantage. Elle y consentit, tout en lui disant que tant qu’elle le verrait debout sur ce piédestal gigantesque, elle aurait un affreux battement de cœur.

— Eh bien ! répondit-il, je suis toujours certain d’être écouté avec émotion, et beaucoup de chanteurs de profession auraient besoin d’un semblable théâtre.

La facilité et même l’originalité de son improvisation lyrique, l’heureux choix de l’air, la beauté incomparable de sa voix, et ce don musical naturel, qui remplaçait chez lui la méthode par le goût, la puissance et le charme, agirent bientôt sur Sabina d’une manière irrésistible. Des torrents de larmes s’échappèrent de ses yeux, et lorsqu’il revint s’asseoir auprès d’elle, il la trouva si exaltée et si attendrie en même temps, qu’il se sentit comme vaincu lui-même. Il l’entoura de ses bras en lui demandant si elle avait encore peur ; elle s’y laissa tomber en lui répondant d’une voix entrecoupée par les larmes : « Non, non, je n’ai plus peur de vous. » En ce moment leurs lèvres se rencontrèrent ; mais aussitôt les pas de Léonce résonnant sous la voûte de l’escalier à peu de distance, les rappelèrent brusquement à eux-mêmes. On distinguait dans le lointain les battements de mains de plusieurs personnes qui, du bord des remparts où elles se promenaient, avaient entendu ce chant admirable planer dans les airs comme la voix du génie des ruines. Elles applaudissaient avec transport l’artiste inconnu dispensateur d’une jouissance si chère