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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/145

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TEVERINO.

— L’air fraîchit, permettez-moi de vous envelopper de mon manteau, dit Léonce.

— Gardons-en un coin pour cette petite qui est à peine vêtue, dit-elle en cherchant Madeleine à ses côtés.

— Oh ! merci, Seigneurie, je n’ai pas froid, dit l’oiselière qui s’était glissée avec Teverino sur le siége.

— Je crains que le curé n’ait eu raison, reprit Sabina en anglais, et que ce ne soit une petite dévergondée. La voilà folle de votre Italien.

— Eh bien ! que vous importe ? dit Léonce.

Teverino poussa rapidement les chevaux à la descente, et sans la vigueur de ces généreux animaux, qui, tout couverts d’écume et de sueur, bondissaient encore d’impatience, ils eussent pu se laisser entraîner sur cette pente d’une lieue de long, en zigzag, partout bordée d’effroyables abîmes. Madeleine n’y songeait pas ; et la nuit déroba bientôt au curé la vue d’une situation qui lui eût donné le vertige.

— Voyez, Signora ! cria enfin le marquis en indiquant des lumières dans le fond ténébreux du paysage : voici la ville, une ville d’Italie !

IX.

PRÈS DE L’ABÎME.

— Ne me dites pas le nom de cette ville, s’écria Sabina, je l’apprendrai assez tôt. Il me suffit de savoir que c’est une ville d’Italie pour que mon imagination en fasse une merveille. Voyez, cher curé, si cela ne ressemble pas à un palais enchanté !

— Je ne vois, Madame, en vérité, que des chandelles qui luisent.

— Vous n’êtes guère poëte ! Quoi ! il ne vous semble pas que ces lumières sont plus brillantes que d’autres lumières, que leur mystérieux rayonnement dans cette ténébreuse profondeur nous promet quelque surprise inouïe, quelque aventure nouvelle ?

— Voici bien assez d’aventures comme cela pour aujourd’hui, dit le curé ; et je n’en demande pas davantage.

C’était une modeste petite ville de la frontière, dont nous ne dirons pas le nom au lecteur, de crainte de la dépoétiser à ses yeux, s’il l’a, par hasard, traversée dans un jour de pluie et de mauvaise humeur ; mais quelle qu’elle soit, Sabina fut frappée de son caractère italien, et sa belle position en amphithéâtre au revers des montagnes, dans une région abritée du vent du nord, chauffée par les rayons du midi, et incessamment lavée par les eaux courantes, lui donnait un aspect de propreté, de bonheur et un entourage de riche végétation. La lune, en se levant, montra des murailles blanches, des terrasses couronnées de pampres, des escaliers ornés de vases de pierre où l’aloès étalait ses arêtes pittoresques, de petits clochers au toit arrondi et une foule de boutiques remplies d’herbages et de fruits magnifiques éclairés par des lanternes en papier de couleur, qui en faisaient ressortir les riches nuances et les contours transparents. Les rues étaient bordées d’arcades grossières sous lesquelles circulaient des passants de bonne humeur, braves gens pour qui chaque beau soir d’été est une heure de fête, et qui saluaient de rires et de cris joyeux l’arrivée d’une voiture opulente. Une bande d’enfants demi-nus et de jeunes filles curieuses, la chevelure ornée de fleurs naturelles, suivit l’équipage et assista au débarquement des voyageurs, devant l’hôtel del Leon-Bianco, sur la place du Marché-Neuf.

L’auberge était confortable, et la vue d’un rôti copieux qui tournait au milieu des flammes, commença à éclaircir le front du curé. Tandis qu’on préparait les meilleures chambres, nos voyageurs virent se dresser la table dans une salle basse, peinte à fresque, avec ce goût d’ornementation et cette charmante harmonie de couleurs qu’on retrouve dans les plus misérables demeures de l’Italie septentrionale. Le curé n’oubliait pas ses truites et ses champignons. Ç’avait été pour lui jusque-là une fiche de consolation, et il n’avait cessé de répéter qu’avec ce commencement de chère et de festin, pourvu qu’on trouvât du feu, il n’y avait rien de désespéré. Teverino prit le tablier et le bonnet blanc d’un marmiton et se mit facétieusement à l’œuvre avec l’abbé, dans la cuisine, prétendant avoir des secrets merveilleux dans cet art. Madeleine aida la négresse à préparer la chambre de lady G… pendant que cette dernière, penchée au balcon de la salle avec Léonce, prenait plaisir à voir chanter et danser les enfants sur la place.

Quand les flambeaux furent allumés et la table couverte de mets simples et excellents, les convives se réunirent, et Léonce alla chercher l’oiselière pour faire plaisir, disait-il, au marquis ; mais Sabina ne parut pas charmée de cette persistance dans les douceurs de l’égalité. L’hôte se récria :

— Quoi, dit-il en servant le potage sur la table, la fllle aux oiseaux dans la compagnie de Vos Seigneuries illustrissimes ? Oh ! Je la connais bien, et plus d’une fois je l’ai fait dîner gratis, à cause des jolis tours qu’elle sait faire. Mais est-ce que tu nous amènes toutes tes bestioles, Madeleine ? Je t’avertis que s’il leur faut à chacune un couvert et un lit, je n’ai pas assez d’argenterie et d’oreillers dans ma maison pour tant de monde. Allons, ma fille, va-t’en manger à la cuisine avec les gens de Leurs Altesses : sans plaisanterie, je te trouverai bien un petit coin dans le grenier à paille pour te faire dormir.

— Dans le grenier à paille, avec les muletiers et les palefreniers sans doute ? dit le curé. Si c’est là la vie que vous menez, Madeleine, je n’ai pas tort de dire que votre vagabondage vous mènera loin.

— Bah ! bah ! c’est un petit enfant, seigneur abbé, reprit l’hôte, et personne encore n’y fait attention.

— Monsieur l’hôte, dit Sabina, je vous prie de faire mettre un lit dans la chambre de ma négresse ; Madeleine couchera auprès d’elle. Je me suis fait suivre de cette enfant qui nous a divertis de ses talents, et je réponds de sa sécurité.

— Du moment que Votre Altesse daigne s’y intéresser, reprit l’hôte, tout sera fait ainsi qu’elle le commande. Nous l’aimons tous, cette petite : elle est magicienne aux trois quarts ! Dois-je donc lui mettre son couvert à cette table ?

— Eh bien ! oui, répondit lady G…, curieuse de voir en face et aux lumières, quels progrès avait fait l’intimité de l’oiselière et du marquis. Mais elle fut trompée dans son attente : ces deux personnages semblaient être redevenus étrangers l’un à l’autre. Madeleine était chastement familière avec Léonce et respectueusement calme auprès de Teverino. Ce dernier, qui faisait les honneurs de la table avec une aisance merveilleuse, s’occupait d’elle avec une sorte de bonté paternelle et protectrice, qui faisait ressortir la bienveillance de son caractère sans rien ôter aux convenances de son rôle. Sabina pensa bientôt qu’elle s’était trompée, et le curé lui-même n’eut rien à reprendre aux manières du beau marquis. Il fut plutôt porté à s’effaroucher un peu de l’affection que Léonce témoignait à cette petite sotte, qui riait avec lui et paraissait le charmer par ses naïvetés enjouées. Mais l’appétit du bourru était si terrible et les délices de la réfection si puissantes, qu’au moment où il eût pu redevenir clairvoyant et grondeur, Madeleine avait quitté la table et s’était assoupie, avec l’insouciance de son âge, sur le grand sofa qui, dans toutes les auberges de cette contrée, décore la salle des voyageurs. De temps en temps, Léonce, placé non loin de ce sofa, se retournait et la contemplait, admirant ce repos de l’innocence, cette pose facile, et cette expression angélique, qui n’appartiennent qu’au jeune âge.

On était au dessert, et le marquis, exclusivement occupé de lady G…, parlait sur toutes choses avec un esprit supérieur ; du moins c’était un genre de supériorité que les femmes peuvent apprécier : plus d’imagination que de science, une originalité poétique, une sensibilité exaltée. Sabina retomba peu à peu sous le charme de sa parole et de son regard. Le curé remplissait l’office de contradicteur, comme s’il eût eu à cœur de faire briller l’éloquence du jeune homme, et de lui fournir des armes contre la froideur dogmatique et les préjugés étroits du