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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/138

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TEVERINO.

des fleurs de gentiane et des feuilles de baume. L’oiselière était préoccupée, et, un instant, il crut voir des larmes furtives briller dans ses paupières blondes.

— Qu’as-tu, ma chère enfant ? lui dit-il en prenant son bras qu’il passa sous le sien ; quelque souci intérieur te persécute ?

— Ne faites pas attention, mon bon seigneur, répondit la jeune fille ; c’est une folie qui me passe par l’esprit.

— Quoi donc ? dit Léonce en pressant son petit bras contre sa poitrine.

— C’est que, voyez-vous, reprit-elle ingénument, mon bon ami est parti ce matin avant le jour pour la frontière.

— Il te quitte ?

— Oh ! Dieu veuille que non ! je ne crois pas cela. Il s’est chargé d’aller reconnaître un passage qu’il a aperçu et que mon frère prétend impraticable. Lui assure, au contraire, que ce serait mieux pour faire passer la contrebande, et comme il ne veut pas nous être à charge, comme le métier le tente, et qu’il prétend aider mon frère à faire quelque beau coup, il a promis de revenir ce soir et de rapporter une bonne nouvelle ; mais moi j’ai peur qu’il ne revienne point, et je ne fais que prier Dieu tout bas. C’est ce qui me donne envie de pleurer.

— Ce passage est dangereux, sans doute, et tu crains qu’il ne s’expose trop ?

— Ce n’est pas cela. Ce passage est dangereux, puisque mon frère le regarde comme impossible ; mais mon ami est si adroit et si prudent qu’il s’en tirera.

— Que crains-tu donc ?

— Que sais-je ? Ne me le demandez pas, je ne peux pas vous le dire.

— Je te le dirai, moi. Tu crains qu’il ne t’aime plus. Qu’as-tu fait de ta confiance de ce matin ?

— J’ai tort, n’est-ce pas ?

— Je ne sais. Mais ne pourrais-tu te consoler, pauvrette ?

— Je ne sais pas, Monsieur, répondit Madeleine d’un ton et avec un regard vers le ciel, qui n’exprimaient pas le doute de l’inconstance provocante, mais l’effroi de l’inexpérience en face de la douleur.

— Tu ne le sais pas, en effet, reprit Léonce, attentif à sa physionomie, et tu sens que si c’était possible, ce serait du moins bien difficile.

— Cela ne me paraît pas possible du tout. Mais Dieu seul connaît les miracles qu’il peut faire, et on dit que, quand on le prie de tout son cœur, il ne vous refuse rien.

— Ton premier mouvement serait donc de le prier pour qu’il te délivrât de ton amour ? Et c’est là sans doute ce que tu fais maintenant ?

— Non, Monsieur, je ne le ferais que si j’étais sûre de n’être plus aimée ; car si je demandais maintenant de devenir méchante pour quelqu’un qui m’est bon, je demanderais quelque chose que Dieu ne pourrait m’accorder quand même il le voudrait.

— Tu penses que c’est un devoir d’aimer qui nous aime ?

— Oui. Quand Dieu nous a permis de l’aimer, il ne veut pas qu’on cesse par caprice, et je crois même que cela le fâche beaucoup.

— Mais par raison, ce serait différent ?

— Alors, ce serait le devoir. Aimer quelqu’un qui ne vous aime plus, c’est l’offenser et le contrarier. Dieu ne veut pas qu’on tourmente son prochain, surtout pour le bien qu’il vous a fait.

— Tu es un grand philosophe, Madeleine !

— Philosophe, Monsieur ? Je ne connais pas cela.

— Mais quelquefois on aime malgré soi, bien qu’on s’abstienne de le dire, et de faire souffrir celui qui vous quitte ?

— Oui, et cela doit faire beaucoup de mal ! dit Madeleine, dont les vives couleurs s’effacèrent à cette idée.

— Mais on prie, mon enfant, et Dieu vous délivre. N’est-ce pas là ce que tu disais ?

— On a bien de la peine à prier, je suis sûre ; on doit toujours penser à demander autre chose que ce qu’on voudrait obtenir.

— C’est-à-dire qu’en demandant de guérir, on désire, malgré soi, d’être aimée comme on l’était ?

— Je crois bien que c’est cela, Monsieur. Mais enfin, il ne faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu !

— Dieu quelquefois permet alors qu’un autre vous aime et qu’on l’écoute ?

— Je ne sais pas. Quand on n’est pas belle et qu’on pense à un autre, il ne doit pas être aisé de plaire à quelqu’un.

— Mais les miracles de la Providence ! Si ta figure semblait belle à quelque autre que ton ami, et si ton amour et ta douleur, au lieu de lui déplaire, te rendaient plus belle à ses yeux ?

— Vous parlez avec beaucoup de douceur et de bonté, mon cher Monsieur ; on voit bien que vous croyez en Dieu et que vous connaissez sa miséricorde mieux que M. le curé. Mais vous voulez aussi me consoler en me montrant les choses comme cela, et moi je suis si triste que je ne peux pas encore les voir de même. Je pense toujours à ce que je souffrirais si mon bon ami ne m’aimait plus, et si je ne craignais d’être impie, je me figurerais que j’en dois mourir.

— Songe que si tu en mourais et qu’il le sût, il serait éternellement malheureux.

— Et peut-être que le bon Dieu le punirait d’avoir causé ma mort ? Oh ! non, je ne veux pas mourir en ce cas !

— Tu es bonne et généreuse, Madeleine ; eh bien, je te prédis que tu ne seras pas malheureuse sans ressources, et que Dieu n’abandonnera pas un cœur comme le tien.

— Ce que vous dites là me fait du bien, Monsieur, et je voudrais que vous fussiez mon confesseur à la place de M. le curé. Je sens que vous trouveriez pour moi des consolations, et je croirais en vous comme en Dieu.

— Eh bien, Madeleine, prends-moi du moins pour ton conseil et ton ami. S’il t’arrive malheur, confie-toi à moi ; je pourrai quelque chose pour toi, peut-être, ne fût-ce que de te parler religion et de te donner du courage.

— Hélas ! vous avez bien raison ; mais vous êtes de ces gens qui passent dans notre pays et qui n’y restent pas. Dans trois jours peut-être vous serez à plus de mille lieues d’ici.

— Prends ce petit portefeuille, et ne le perds pas. Sais-tu lire ?

— Oui, Monsieur, et un peu écrire aussi, grâce à mon frère qui m’a enseigné ce qu’il savait.

— Eh bien ! tu trouveras là une adresse et des papiers qui te serviront à me faire revenir, ou à te conduire vers moi, en quelque lieu que je me trouve.

— Merci, Monsieur, grand merci, dit Madeleine en mettant le portefeuille dans sa poche ; je ne vous oublierai jamais, car je vois que vous avez beaucoup de savoir en religion, et que votre cœur est bon pour ceux qui sont dans le chagrin ; je vois ce que je ferai. Si mon bon ami est ingrat pour moi, je l’enverrai vers vous, et je suis sûre que vous lui parlerez si saintement qu’il ne voudra plus m’affliger.

— Tu te sens de la confiance et de l’amitié pour moi ?

— Oh ! beaucoup, dit l’oiselière en pressant naïvement le bras de Léonce contre son cœur.

— Oui-da ! dit le curé en sortant du fourré, si chargé de champignons qu’il pouvait à peine se porter ; vous voici bras dessus bras dessous comme compère et compagnon ! Doucement, Madeleine, doucement, vous êtes une tête sans cervelle, ma fille ; tout ceci tournera mal pour vous !

— Ne la grondez pas, monsieur le curé, répondit Léonce ; elle tournera toujours bien si vous ne vous en mêlez pas.

— Hum ! hum ! reprit le curé en hochant la tête ; vous ne me rassurez guère, vous, avec vos airs de vertu ; vous vous êtes peut-être beaucoup moqué de moi aujourd’hui ! Allons, laissez le bras de cette petite, et venez voir ma récolte.

— Allons la déposer aux pieds de lady G…, dit Léonce.

— Et où donc est la vôtre ? Quoi ! des fleurs, de mau-