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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/132

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TEVERINO.



Il aperçut bientôt le curé qui pêchait. (Page 18.)

— Non, ma chère Sabina, lui dit-il en couvrant ses deux mains de baisers passionnés ; ce n’est pas un adieu, et il n’y a rien de brisé entre nous. Vous m’êtes plus chère que jamais, et je saurai reconquérir ce que j’ai risqué de perdre aujourd’hui. J’y mettrai tous mes soins et vous en serez touchée, quand même vous résisteriez. Calmez-vous donc, noble amie ; vos larmes tombent sur mon cœur et le renouvellent comme une rosée bienfaisante sur une plante prête à mourir. Il y a du vrai dans ce que nous nous sommes dit mutuellement, beaucoup de vrai ; mais ce sont là des vérités relatives qui ne sont pas réelles. Comprenez bien cette distinction. Nous sommes artistes tous les deux et nous ne pouvons pas traiter un sujet avec animation sans que la logique, la plastique, si vous voulez, ne nous entraîne, de conséquence en conséquence, jusqu’à une synthèse admirable. Mais cette synthèse est une fiction, j’en suis certain pour vous et pour moi. Nous avons les défauts que nous nous sommes reprochés ; mais ce sont là les accidents de notre caractère et les hasards de notre vie. En les étudiant avec feu, nous avons été inspirés jusqu’à les transformer en vices essentiels de notre nature, en habitudes effrontées de notre conduite. Il n’en est rien pourtant, puisque nous voici cœur à cœur, pleurant à l’idée de nous quitter et sentant que cela nous est impossible.

— Eh bien, vous avez raison, Léonce, dit lady G… en essuyant une larme et en passant ses belles mains sur les yeux de Léonce, peut-être par tendresse naïve, peut-être pour se convaincre que c’étaient de vraies larmes aussi qu’elle y voyait briller. Nous avons fait de l’art, n’est-ce pas ? et il ne nous reste plus qu’à décider lequel de nous a été le plus habile, c’est-à-dire le plus menteur.

— C’est moi, puisque j’ai commencé, et je réclame le prix. Quel sera-t-il ?

— Votre pardon.

— Et un long baiser sur ce bras si beau, que j’ai toujours regardé avec effroi.

— Voilà que vous redevenez artiste, Léonce !

— Eh bien ! pourquoi non ?

— Pas de baisers, Léonce, mieux que cela. Passons ensemble le reste de la journée, et reprenez votre rôle de docteur, pourvu que vous me traitiez à moins fortes doses.

— Eh bien ! nous ferons de l’homéopathie, dit Léonce