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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/130

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TEVERINO.

hommes. Je regarde votre bras et les plis de votre vêtement que le vent dessine.

— Oui, des manches et des draperies, c’est tout votre idéal, à vous autres artistes.

— Est-ce que cela vous déplaît d’être un beau modèle ?

— Pourvu que je ne sois que cela pour vous, c’est tout ce qu’il me faut, dit-elle avec hauteur ; car les yeux de Léonce n’annonçaient plus la froide contemplation du statuaire, ils reprirent pourtant leur indifférence à cette parole dédaigneuse. Vous feriez une superbe sibylle, reprit-il, feignant de n’avoir pas entendu.

— Non, je ne suis point une nature échevelée et palpitante.

— Les sibylles de la renaissance sont graves et sévères. N’avez-vous pas vu celles de Raphaël ? c’est la grandeur et la majesté de l’antique, avec le mouvement et la pensée d’un autre âge.

— Hélas ! je n’ai point vu l’Italie ! nous y touchons, et, par un caprice féroce de lord G…, il lui plaît de s’installer à la frontière comme pour me donner la fièvre, et m’empêcher de m’y élancer, sous prétexte qu’il y fait trop chaud pour moi.

— Il fait partout trop froid pour vous, au contraire, votre mari est l’homme qui vous connaît le moins.

— C’est dans l’ordre éternel des choses !

— Aussi vous devriez adorer votre mari, puisqu’il est l’adulateur infatigable de votre prétention à n’être pas devinée.

— Et vous, vous avez la prétention contraire à celle de mon mari. Vous me l’avez dit ; mais vous ne me le prouvez pas.

— Et si je vous le prouvais à l’instant même ! dit Léonce en se levant et en arrêtant le hamac avec une brusquerie qui arracha un cri d’effroi à lady G… Si je vous disais qu’il n’y a rien à deviner là où il n’y a rien ? et que ce sein de marbre cache un cœur de marbre ?

— Ah ! voilà d’affreuses paroles ! dit-elle en posant ses pieds à terre, comme pour s’enfuir, et je vous maudis, Léonce, de m’avoir amenée ici. C’est une perfidie et une cruauté ! Et quels raffinements ! M’enlever à ma triste nonchalance, m’entourer de soins délicats, me promener à travers les beautés de la nature et la poésie de vos pensées, flatter ma folle imagination, et tout cela pour me dire après quinze ans d’une amitié sans nuage, que vous me haïssez et ne m’estimez point !

— De quoi vous plaignez-vous, Madame ? Vous êtes une femme du monde, et vous voulez, avant tout, être respectée comme le sont les vertueuses de ce monde-là. Eh bien ! je vous déclare invincible, moi qui vous connais depuis quinze ans, et votre orgueil n’est pas satisfait ?

— Être vertueuse par insensibilité, vertueuse par absence de cœur, l’étrange éloge ! Il y a de quoi être fière !

— Eh bien, vous avez un immense orgueil allié à une immense vanité, répliqua Léonce avec une irritation croissante. Vous voulez qu’on sache bien que vous êtes impeccable, et que le cristal le plus pur est souillé auprès de votre gloire. Mais cela ne vous suffit pas. Il faut encore qu’on croie que vous avez l’âme tendre et ardente, et qu’il n’y a rien d’aussi puissant que votre amour, si ce n’est votre propre force. Si l’on est paisible et recueilli en présence de votre sagesse, vous êtes inquiète et mécontente. Vous voulez qu’on se tourmente pour deviner le mystère d’amour que vous prétendez renfermer dans votre sein. Vous voulez qu’on se dise que vous tenez la clef d’un paradis de voluptés et d’ineffables tendresses, mais que nul n’y pénétrera jamais ; vous voulez qu’on désire, qu’on regrette, qu’on palpite auprès de vous, qu’on souffre enfin ! Avouez-le donc et vous aurez dit tout le secret de votre ennui ; car il n’est point de rôle plus fatigant et plus amer que celui auquel vous avez sacrifié toutes les espérances de votre jeunesse et tous les profits de votre beauté !

— Il est au-dessous de moi de me justifier, répondit Sabina, pâle et glacée d’indignation ; mais vous m’avez donné le droit de vous juger à mon tour et de vous dire qui vous êtes : ce portrait que vous avez tracé de moi, c’est le vôtre ; il ne s’agissait que de l’adapter à la taille d’un homme, et je vais le faire.

V.

LE FAUNE.

— Parlez, Madame, dit Léonce, je serai bien aise de me voir par vos yeux.

— Vous ne le serez pas, je vous en réponds, poursuivit Sabina outrée, mais affectant un grand calme ; homme et artiste, intelligent et beau, riche et patricien, vous savez être un mortel privilégié. La nature et la société vous ayant beaucoup donné, vous les avez secondées avec ardeur, possédé du désir qui tourmentait déjà votre enfance, d’être un homme accompli. Vous avez si bien cultivé vos brillantes dispositions, et si noblement gouverné votre fortune, que vous êtes devenu le riche le plus libéral et l’artiste le plus exquis. Si vous fussiez né pauvre et obscur, la palme de la gloire vous eût été plus difficile et plus méritoire à conquérir. Vous eussiez eu plus de souffrance et plus de feu, moins de science et plus de génie. Au lieu d’un talent de premier ordre, toujours correct et souvent froid, vous eussiez eu une inspiration inégale, mais brûlante.

— Ah ! Madame, dit Léonce en l’interrompant, vous avez peu d’invention, et vous ne faites ici que répéter ce que je vous ai dit cent fois de moi-même. Mais, en même temps, vous me donnez raison sur un autre point, à savoir que l’homme du peuple peut valoir et surpasser l’homme du monde à beaucoup d’égards.

— Vous croyez prouver un grand cœur et un grand esprit en disant ces choses-là ? C’est la mode, une mode recherchée, et qu’il est donné à peu d’hommes du monde de porter avec goût. Vous n’y commettrez jamais d’excès, parce qu’au fond du cœur, vous n’êtes pas moins aristocrate que moi ; je vous défierais bien d’être sérieusement épris de la fille aux oiseaux, malgré vos théories sur la paternité directe de Dieu à l’esclave. Mais, laissez-moi arriver à mon parallèle, et vous verrez que vous n’avez pas su garder votre emphatique incognito avec moi. Jaloux d’être admiré, vous n’avez point prodigué votre jeunesse, et vous avez fort bien compris qu’il n’y a point d’idéal pour la femme intelligente qui possède et connaît un homme à toutes les heures de la vie. Aussi, n’avez-vous point aimé, et avez-vous toujours agi de manière à frapper l’esprit de ce sexe curieux, sans lui permettre de s’emparer de votre volonté. Vous avez fait des passions, je le sais, et vous n’en avez point éprouvé. Ce qui nous distingue l’un de l’autre, et ce qui fait que mon orgueil a plus de mérite que le vôtre, ce sont les privilèges de votre sexe. Vous n’avez point sacrifié les jouissances vulgaires au culte de la dignité. Vos modèles ont été des modèles de choix, des filles souverainement belles, et assez jeunes pour que vous n’eussiez point à rougir devant trop de gens, d’en faire vos maîtresses ; ces divines filles du peuple, vous vous êtes persuadé que vous les aimiez, et, pour piquer l’amour-propre des femmes du monde, vous avez affecté de dire que la beauté physique entraînait la beauté morale, que la simplicité de ces esprits incultes était le temple de l’amour vrai, que sais-je ? vérités peut-être, mais auxquelles vous n’avez jamais cru en les proclamant ; car, je ne sache pas qu’aucune de ces divinités plébéiennes vous ait pleinement captivé ou fixé longtemps. Statuaire, vous n’avez vu en elles que des statues ; et, quant aux fennnes de votre caste, vous n’avez jamais recherché sincèrement celles qui avaient de l’esprit. C’est avec celles-là que vous jouez précisément le rôle que vous m’attribuez, posant devant elles avec un art et une poésie admirables les passions byroniennes, mais ne laissant approcher personne assez près de votre cœur pour qu’on y pût saisir le ver de la vanité qui le ronge.

Léonce garda longtemps le silence après que Sabina eut fini de parler. Il paraissait profondément abattu, et cette tristesse, qui ne se raidissait pas sous le fouet de