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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/127

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TEVERINO.

prétends aujourd’hui vous connaître et vous rester inconnu. C’est vous dire, ajouta-t-il en voyant la méfiance et la terreur se peindre sur les traits de Sabina, que je me résigne à vous aimer davantage que je ne veux et ne puis prétendre à être aimé de vous.

— Pourvu que nous restions amis, Léonce, dit lady G…, dominée tout à coup par une angoisse qu’elle ne pouvait s’expliquer à elle-même, je consens à vous laisser continuer ce badinage ; sinon je veux retourner tout de suite à la villa, me remettre sous la cloche de plomb de l’amour conjugal.

— Si vous l’exigez, j’obéis ; je redeviens homme du monde, et j’abandonne la cure merveilleuse que vous m’avez permis d’entreprendre.

— Et dont vous répondez pourtant ! Ce serait dommage.

— J’en puis répondre encore si vous ne résistez pas. Une révolution complète, inouïe, peut s’opérer aujourd’hui dans votre vie morale et intellectuelle, si vous abjurez jusqu’à ce soir l’empire de votre volonté.

— Mais quelle confiance faut-il donc avoir en votre honneur pour se soumettre à ce point ?

— Me croyez-vous capable d’en abuser ? Vous pouvez vous faire rcconduire à la villa par le curé. Moi, je vais dans la montagne chercher des aigles moins prudents et moins soupçonneux.

— Avec Madeleine, sans doute ?

— Pourquoi non ?

— Eh bien, l’amitié a ses jalousies comme l’amour : vous n’irez pas sans moi.

— Partons donc !

— Partons !

Lady G… se leva avec une sorte d’impétuosité, et prit le bras de l’oiselière sous le sien, comme si elle eût voulu s’emparer d’une proie. En un clin d’œil les enfants reportèrent dans la voiture l’attirail du déjeuner. Tout fut lavé, rangé et emballé comme par magie. La négresse, semblable à une sibylle affairée, présidait à l’opération ; la libéralité de Léonce donnait des ailes aux plus paresseux et de l’adresse aux plus gauches. Il me semble, lui dit Sabina en les voyant courir, que j’assiste à la noce fantastique du conte de Gracieuse et Percinet ; lorsque l’errante princesse ouvre dans la forêt la boîte enchantée, on en voit sortir une armée de marmitons en miniature et de serviteurs de toute sorte qui mettent la broche, font la cuisine et servent un repas merveilleux à la joyeuse bande des Lilliputiens, le tout en chantant et en dansant, comme font ces petits pages rustiques.

— L’apologue est plus vrai ici que vous ne pensez, répondit Léonce. Rappelez-vous bien le conte, cette charmante fantaisie que Hoffmann n’a point surpassée. Il est un moment où la princesse Gracieuse, punie de son inquiète curiosité par la force même du charme qu’elle ne peut conjurer, voit tout son petit monde enchanté prendre la fuite et s’éparpiller dans les broussailles. Les cuisiniers emportent la broche toute fumante, les musiciens leurs violons, le nouveau marié entraîne sa jeune épouse, les parents grondent, les convives rient, les serviteurs jurent, tous courent et se moquent de Gracieuse, qui, de ses belles mains, cherche vainement à les arrêter, à les retenir, à les rassembler. Comme des fourmis agiles, ils s’échappent, passent à travers ses doigts, se répandent et disparaissent sous la mousse et les violettes, qui sont pour eux comme une futaie protectrice, comme un bois impénétrable. La cassette reste vide, et Gracieuse, épouvantée, va retomber au pouvoir des mausais génies, lorsque…

— Lorsque l’aimable Léonce, je veux dire le tout puissant prince Percinet, reprit Sabina, le protégé des bonnes fées, vient à son secours, et, d’un coup de baguette, fait rentrer dans la boîte parents et fiancés, marmitons et broches, ménétriers et violons.

— Alors il lui dit, reprit Léonce : Sachez, princesse Gracieuse, que vous n’êtes point assez savante pour gouverner le monde de vos fantaisies ; vous les semez à pleines mains sur le sol aride de la réalité, et là, plus agiles et plus fines que vous, elles vous échappent et vous trahissent. Sans moi, elles allaient se perdre comme l’insecte que l’œil poursuit en vain dans ses mystérieuses retraites de gazon et de feuillage ; et alors vous vous retrouviez seule avec la peur et le regret, dans ce lieu solitaire et désenchanté. Plus de frais ombrages, plus de cascades murmurantes, plus de fleurs embaumées ; plus de chants, de danses et de rires sur le tapis de verdure. Plus rien que le vent qui siffle sous les platanes pelés, et la voix lointaine des bêtes sauvages qui monte dans l’air avec l’étoile sanglante de la nuit. Mais, grâce à moi, que vous n’implorerez jamais en vain, tous vos trésors sont rentrés dans le coffre magique, et nous pouvons poursuivre notre route, certains de les retrouver quand nous le voudrons, à quelque nouvelle halte, dans le royaume des songes.

IV.

FAUSSE ROUTE.

— Voilà une très-jolie histoire, et que je me rappellerai pour la raconter à la veillée, dit l’oiselière que Sabina tenait toujours par le bras.

— Prince Percinet, s’écria lady G… passant son autre bras sous celui de Léonce, et en courant avec lui vers la voiture qui les attendait, vous êtes mon bon génie, et je m’abandonne à votre admirable sagesse.

— J’espère, dit le curé en s’asseyant dans le fond du wurst avec Sabina, tandis que Léonce et Madeleine se plaçaient vis-à-vis, que nous allons reprendre le chemin de Sainte-Apollinaire ? Je suis sûr que mes paroissiens ont déjà besoin de moi pour quelque sacrement.

— Que votre volonté soit faite, cher pasteur, répondit Léonce en donnant des ordres à son jockey.

— Eh quoi ! dit Sabina au bout de quelques instants, nous retournons sur nos pas, et nous allons revoir les mêmes lieux ?

— Soyez tranquille, répondit Léonce en lui montrant le curé que trois tours de roue avaient suffi pour endormir profondément, nous allons où bon nous semble. — Tourne à droite, dit-il au jeune automédon, et va où je t’ai dit d’abord.

L’enfant obéit, et le curé ronfla.

— Eh bien, voici quelque chose de charmant, dit Sabina en éclatant de rire ; l’enlèvement d’un vieux curé grondeur, c’est neuf ; et je m’aperçois enfin du plaisir que sa présence pouvait nous procurer. Comme il va être surpris et grognon en se réveillant à deux lieues d’ici !

M. le curé n’est pas au bout de ses impressions de voyage, ni vous non plus, Madame, répondit Léonce.

— Voyons, petite, raconte-moi ton histoire et confesse-moi ton péché, dit Sabina en prenant, avec une grâce irrésistible, les deux mains de l’oiselière assise dans la voiture en face d’elle. Léonce, n’écoutez pas, ce sont des secrets de femme.

— Oh ! Sa Seigneurie peut bien entendre, répondit Madeleine avec assurance. Mon péché n’est pas si gros et mon secret si bien gardé, que je ne puisse en parler à mon aise. Si M. le curé n’avait pas l’habitude de m’interrompre pour me gronder, au lieu de m’écouer, à chaque mot de ma confession, il ne serait pas si en colère contre moi, ou du moins il me ferait comprendre ce qui le fâche tant. J’ai un bon ami, Altesse, ajouta-t-elle en s’adressant à Sabina. Voilà toute l’affaire.

— En juger la gravité n’est pas aussi facile qu’on le pense, dit lady G… à Léonce. Tant de candeur rend les questions embarrassantes.

— Pas tant que vous croyez, répondit-il. Voyons, Madeleine, t’aime-t-il beaucoup ?

— Il m’aime autant que je l’aime.

— Et toi, ne l’aimes-tu pas trop ? reprit lady G…

— Trop ? s’écria Madeleine ; voilà une drôle de question ! J’aime tant que je peux ; je ne sais si c’est trop ou pas assez.

— Quel âge a-t-il ? dit Léonce.

— Je ne sais pas ; il me l’a dit, mais je ne m’en souviens plus. Il a au moins… attendez ! dix ans de plus que