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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/122

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TEVERINO.

— C’est déjà quelque chose. Sachez donc que j’ai mis ce tiers entre nous pour me préserver moi-même.

— Et de quoi, s’il vous plaît ?

— Du danger caché au fond de toutes les conversations qui roulent sur l’amour entre jeunes gens.

— Parlez pour vous, Léonce ; je ne me suis pas aperçue de ce danger. Vous m’aviez promis de ne pas laisser l’ennui approcher de moi ; je comptais sur votre parole, j’étais tranquille.

— Vous raillez ? C’est trop facile. Vous m’aviez promis plus de gravité.

— Allons, je suis très-grave, grave comme ce curé. Que vouliez-vous dire ?

— Que, seul avec vous, j’aurais pu me sentir ému et perdre ce calme d’où dépend ma puissance sur vous aujourd’hui. Je fais ici l’office de magnétiseur pour endormir votre irritation habituelle. Or, vous savez que la première condition de la puissance magnétique c’est un flegme absolu, c’est une tension de la volonté vers l’idée de domination immatérielle ; c’est l’absence de toute émotion étrangère au phénomène de l’influence mystérieuse. Je pouvais me laisser troubler, et arriver à être dominé par votre regard, par le son de votre voix, par votre fluide magnétique, en un mot, et alors les rôles eussent été intervertis.

— Est-ce que c’est une déclaration, Léonce ? dit Sabina avec une hauteur ironique.

— Non, Madame ; c’est tout le contraire, répondit-il tranquillement.

— Une impertinence, peut-être ?

— Nullement. Je suis votre ami depuis longtemps, et un ami sérieux, vous le savez bien, quoique vous soyez une femme étrange et parfois injuste. Nous nous sommes connus enfants : notre affection fut toujours loyale et douce. Vous l’avez cultivée avec franchise, moi avec dévouement. Peu d’hommes sont autant mes amis que vous, et je ne recherche la société d’aucun d’eux avec autant d’attrait que la vôtre. Cependant vous me causez quelquefois une sorte de souffrance indéfinissable. Ce n’est pas le moment d’en rechercher la cause ; c’est un problème intérieur que je n’ai pas encore cherché à résoudre. Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne suis pas amoureux de vous et que je ne l’ai jamais été. Sans entrer dans des explications qui auraient peut-être quelque chose de trop libre après cette déclaration, je pense que vous comprenez pourquoi je ne veux pas être ému auprès d’une femme aussi belle que vous, et pourquoi la figure paisible et rebondie qui est là m’était nécessaire pour m’empêcher de vous trop regarder.

— En voilà bien assez, Léonce, répondit Sabina, qui affectait d’arranger ses manchettes afin de baisser la tête et de cacher la rougeur qui brûlait ses joues. C’en est même trop. Il y a quelque chose de blessant pour moi dans vos pensées.

— Je vous défie de me le prouver.

— Je ne l’essaierai pas. Votre conscience doit vous le dire.

— Nullement. Je ne puis vous donner une plus grande preuve de respect que de chasser l’amour de mes pensées.

— L’amour ! Il est bien loin de votre cœur ! Ce que vous croyez devoir craindre me flatte peu ; je ne suis pas une vieille coquette pour m’en enorgueillir.

— Et pourtant, si c’était l’amour, l’amour du cœur comme vous l’entendez, vous seriez plus irritée encore.

— Affligée peut-être, parce que je n’y pourrais pas répondre, mais irritée beaucoup moins que je ne le suis par l’aveu de votre souffrance indéfinissable.

— Soyez franche, mon amie ; vous ne seriez même pas affligée ; vous ririez, et ce serait tout.

— Vous m’accusez de coquetterie ? vous n’en avez pas le droit : qu’en savez-vous, puisque vous ne m’avez jamais aimée, et que vous ne m’avez jamais vue aimer personne ?

— Écoutez, Sabina, il est certain que je n’ai jamais essayé de vous plaire. Tant d’autres ont échoué ! Sais-je seulement si quelqu’un a jamais réussi à se faire aimer de vous ? Vous me l’avez pourtant dit une fois, dans un jour d’expansion et de tristesse ; mais j’ignore si vous ne vous êtes pas vantée par exaltation. Si je vous avais laissé voir que je suis capable d’aimer ardemment, peut-être eussiez-vous reconnu que je méritais mieux que votre amitié. Mais, pour vous le faire comprendre, il eût fallu ou vous aimer ainsi, ce que je nie, ou feindre, et m’enivrer de mes propres affirmations. Cela eût été indigne de la noblesse de mon attachement pour vous, et je ne sais pas descendre à de telles ruses : ou bien encore, il eût fallu vous raconter les secrets de ma vie, vous peindre mon vrai caractère, me vanter en un mot. Fi ! et n’être pas compris, être raillé !… Juste punition de la vanité puérile ! Loin de moi une telle honte !

— De quoi vous justifiez-vous donc, Léonce ? Est-ce que je me plains de n’avoir que votre amitié ? est-ce que j’ai jamais désiré autre chose ?

— Non, mais de ce que je m’observe si scrupuleusement, vous pourriez conclure que je suis une brute, si vous ne me deviniez pas.

— À quoi bon vous observer tant, puisqu’il n’y a rien à craindre ? L’amour est spontané. Il surprend et envahit, il ne raisonne point, il n’a pas besoin de s’interroger, ni de s’entourer de prévisions, de plans d’attaque et de projets de retraite ; il se trahit, et c’est alors qu’il s’impose.

« Voilà une bonne leçon, pensa Léonce, et c’est elle qui me la donne ! »

Il sentit qu’il avait besoin d’étouffer son dépit, et, prenant la main de lady G…, il lui dit en la serrant d’un air affectueux et calme :

— Vous voyez donc bien, chère Sabina, qu’il ne peut y avoir d’amour entre nous ; nous n’avons dans le cœur rien de neuf et de mystérieux l’un pour l’autre ; nous nous connaissons trop, nous sommes comme frère et sœur.

— Vous dites un mensonge et un blasphème, répondit la fière lady en retirant sa main. Les frères et les sœurs ne se connaissent jamais, puisque les points les plus vivants et les plus profonds de leurs âmes ne sont jamais en contact. Ne dites pas que nous nous connaissons trop, vous et moi ; je prétends, au contraire, n’être nullement connue de vous, et ne l’être jamais. Voilà pourquoi, au lieu de me fâcher, j’ai souri à toutes les duretés que vous me dites depuis ce matin. Tenez, j’aime mieux aussi ne pas vous connaître davantage. Si vous voulez garder votre fluide magnétique, laissez-moi croire que vous avez dans le cœur des trésors de passion et de tendresse, dont notre paisible amitié n’est que l’ombre.

— Et si vous le croyiez, vous m’aimeriez, Sabina ! Il est donc certain pour moi que vous ne le croyez pas.

— Je puis vous en dire autant. Faut-il en conclure que si nous sommes seulement amis, c’est parce que nous n’avons pas grande opinion l’un de l’autre ?

« Elle est piquée, pensa Léonce, et voilà que nous sommes au moment de nous haïr ou de nous aimer. »

— M’est avis, dit le curé en fermant son bréviaire, que nous voici bien assez loin, et que nous pourrions, s’il plaisait à Vos Seigneuries, mettre quelque chose sous la dent.

— D’autant plus, dit Léonce, que voici à deux pas, au-dessus de nous, un plateau de rochers avec de l’ombre, et d’où l’on doit découvrir une vue admirable.

— Quoi, là-haut ? s’écria le curé qui était un peu chargé d’embonpoint ; vous voulez grimper jusqu’à la Roche-Verte ? Nous serions bien plus à l’aise dans ce bosquet de sapins, au bord de la route.

— Mais nous n’aurions pas de vue ! dit lady G… en passant son bras d’un air folâtre sous celui du vieux prêtre, et peut-on se passer de la vue des montagnes ?

— Fort bien quand on mange, répondit le curé, qui, pourtant, se laissa entraîner.

Le jockey conduisit la voiture à l’ombre, dans le bosquet, et bientôt de nombreux serviteurs se présentèrent pour l’aider à chasser les mouches et à faire manger ses chevaux. C’étaient les petits pâtres, épars sur tous les points de la montagne, qui, en un clin d’œil, se rassem-