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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/118

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TEVERINO.

qui bientôt abaissèrent un lourd rideau de damas bleu entre elle et les regards de Léonce. Il alla donner quelques ordres, puis revint s’asseoir non loin de la fenêtre de Sabina, au pied d’une statue, et se prit à rêver.

— Eh bien ! s’écria lady G. au bout d’une demi-heure, en lui frappant légèrement sur l’épaule, vous n’êtes pas plus occupé de notre départ que cela ? vous me promettez des inventions merveilleuses, des surprises inouïes, et vous êtes là à méditer sur la statuaire comme un homme qui n’a encore rien trouvé ?

— Tout est prêt, dit Léonce en se levant et en passant le bras de Sabina sous le sien. Ma voiture vous attend et j’ai trouvé des choses admirables.

— Est-ce que nous nous en allons comme cela tête à tête ? observa lady G…

« Voilà un mouvement de coquetterie dont je ne la croyais pas capable, pensa Léonce. Eh bien ! je n’en profiterai pas. »

— Nous emmenons la négressse, répondit-il.

— Pourquoi la négresse ? dit Sabina.

— Parce qu’elle plaît à mon jockey. À son âge toutes les femmes sont blanches, et il ne faut pas que nos compagnons de voyage s’ennuient, autrement ils nous ennuieraient.

Peu d’instants après, le jockey avait reçu les instructions de son maître, sans que Sabina les entendît. La négresse, armée d’un large parasol blanc, souriait à ses côtés, assise sur le siège large et bas du char-à-bancs. Lady G… était nonchalamment étendue dans le fond, et Léonce, placé respectueusement en face d’elle, regardait le paysage en silence ; ses chevaux allaient comme le vent.

C’était la première fois que Sabina se hasardait avec Léonce dans un tête-à-tête qui pouvait être plus long et plus complet qu’elle ne s’en était embarrassée d’abord. Malgré le projet de simple promenade, et la présence de ces deux jeunes serviteurs qui leur tournaient le dos et causaient trop gaiement ensemble pour songer à écouter leur entretien, Sabina sentit qu’elle était trop jeune pour que cette situation ne ressemblât pas à une étourderie ; elle y songea lorsqu’elle eut franchi la dernière grille du parc.

Mais Léonce paraissait si peu disposé à prendre avantage de son rôle, il était si sérieux, et si absorbé par le lever du soleil, qui commençait à montrer ses splendeurs, qu’elle n’osa pas témoigner son embarras, et crut devoir, au contraire, le surmonter pour paraître aussi tranquille que lui.

Ils suivaient une route escarpée d’où l’on découvrait toute l’enceinte de la verdoyante vallée, le cours des torrents, les montagnes couronnées de neiges éternelles, que les premiers rayons du soleil teignaient de pourpre et d’or.

— C’est sublime ! dit enfin Sabina, répondant à une exclamation de Léonce ; mais savez-vous qu’à propos du soleil, je pense, malgré moi, à mon mari ?

— À propos, en effet, dit Léonce, où est-il ?

— Mais il est à la villa ; il dort.

— Et se réveille-t-il de bonne heure ?

— C’est selon. Lord G… est plus ou moins matinal, selon la quantité de vin qu’il a bue à son souper. Et comment puis-je le savoir, puisque je me suis soumise à cette règle anglaise, si bien inventée pour empêcher les femmes de modérer l’intempérance des hommes !

— Mais le terme moyen ?

— Midi. Nous serons rentrés à cette heure-là ?

— Je l’ignore, Madame ; cela ne dépend pas de votre volonté.

— Vrai ! J’aime à vous entendre plaisanter ainsi ; cela flatte mon désir de l’inconnu. Mais sérieusement, Léonce ?…

— Très-sérieusement, Sabina, je ne sais pas à quelle heure vous rentrerez. J’ai été autorisé par vous à régler l’emploi de votre journée.

— Non pas ! de ma matinée seulement.

— Pardon ! Vous n’avez pas limité la durée de votre promenade, et, dans mes projets, je ne me suis pas désisté du droit d’inventer à mesure que l’inspiration viendrait me saisir. Si vous mettez un frein à mon génie, je ne réponds plus de rien.

— Qu’est-ce à dire ?

— Que je vous abandonnerai à votre ennemi mortel, à l’ennui.

— Quelle tyrannie ! Mais enfin, si, par un hasard étrange, lord G… a été sobre hier soir ?…

— Avec qui a-t-il soupé ?

— Avec lord H…, avec M. D…, avec sir J…, enfin, avec une demi-douzaine de ses chers compatriotes.

— En ce cas, soyez tranquille, il fera le tour du cadran.

— Mais si vous vous trompez ?

— Ah ! Madame, si vous doutez déjà de la Providence, c’est-à-dire de moi, qui veille aujourd’hui à la place de Dieu sur vos destinées, si la foi vous manque, si vous regardez en arrière et en avant, l’instant présent nous échappe et avec lui ma toute-puissance.

— Vous avez raison, Léonce ; je laisse éteindre mon imagination par ces souvenirs de la vie réelle. Allons ! que lord G… s’éveille à l’heure qu’il voudra ; qu’il demande où je suis ; qu’il sache que je cours les champs avec vous, qu’importe ?

— D’abord il n’est pas jaloux de moi.

— Il n’est jaloux de personne. Mais les convenances, mais la pruderie britannique !

— Que fera-t-il de pis ?

— Il maudira le jour où il s’est mis en tête d’épouser une Française, et, pendant trois heures au moins, il saisira toute occasion de préconiser les charmes des grandes poupées d’Albion. Il murmurera entre ses dents que l’Angleterre est la première nation de l’univers ; que la nôtre est un hôpital de fous ; que lord Wellington est supérieur à Napoléon, et que les docks de Londres sont mieux bâtis que les palais de Venise.

— Est-ce là tout ?

— N’est-ce pas assez ? Le moyen d’entendre dire de pareilles choses sans le railler et le contredire !

— Et qu’arrive-t-il quand vous rompez le silence du dédain ?

— Il va souper avec lord H…, avec sir J…, avec M. D…, après quoi il dort vingt-quatre heures.

— L’avez-vous contrarié hier ?

— Beaucoup. Je lui ai dit que son cheval anglais avait l’air bête.

— En ce cas, soyez donc tranquille, il dormira jusqu’à ce soir.

— Vous en répondez ?

— Je l’ordonne.

— Eh bien, vivat ! que ses esprits reposent en paix, et que le mariage lui soit léger ! Savez-vous, Léonce, que c’est un joug affreux que celui-là ?

— Oui, il y a des maris qui battent leur femme.

— Ce n’est rien ; il y en a d’autres qui les font périr d’ennui.

— Est-ce donc là toute la cause de votre spleen ? Je ne le crois pas, milady.

— Oh ! ne m’appelez pas Milady ! Je me figure alors que je suis Anglaise. C’est bien assez qu’on veuille me persuader, quand je suis en Angleterre, que mon mari m’a dénationalisée.

— Mais vous ne répondez à ma question, Sabina ?

— Eh ! que puis-je répondre ? Sais-je la cause de mon mal ?

— Voulez-vous que je vous la dise ?

— Vous me l’avez dite cent fois, n’y revenons pas inutilement.

— Pardon, pardon, Madame. Vous m’avez traité de docteur subtil, admirable, vous m’avez investi du droit de vous guérir, ne fût-ce que pour un jour…

— De me guérir en m’amusant, et ce que vous allez me dire m’ennuiera, je le sais.

— Inutile défaite d’une pudeur qu’un tendre soupirant trouverait charmante, mais que votre grave médecin trouve souverainement puérile !