Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/11

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
8
LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

cinquante lieues carrées, que du haut des chaumières de Labreuil ou de Corlay on embrasse d’un seul regard.



L’échantillon du terroir qui se présentait… (Page 6.)

Mais notre voyageuse eut bientôt perdu de vue ce magnifique panorama. Une fois engagée dans les versants de la Vallée-Noire, on change de spectacle. Descendant et gravissant tour à tour des chemins encaissés de buissons élevés, on ne côtoie point de précipices, mais ces chemins sont des précipices eux-mêmes. Le soleil, en s’abaissant derrière les arbres, leur donne une physionomie particulière étrangement gracieuse et sauvage. Ce sont des fuyants mystérieux sous d’épais ombrages, des traînes d’un vert d’émeraude qui conduisent à des impasses ou à des mares stagnantes, des tournants rapides qu’on ne peut plus remonter quand on les a descendus en voiture, enfin, un enchantement continuel pour l’imagination, avec des dangers très-réels pour ceux qui vont, à l’aventure, essayer, autrement qu’à pied, et tout au plus à cheval, ces détours séduisants, capricieux et perfides.

Tant que le soleil fut sur l’horizon, l’automédon aux crins roux se tira assez bien d’affaire. Il suivit le chemin le plus battu, et par conséquent le plus rude, mais aussi le plus sûr. Il traversa deux ou trois ruisseaux en s’attachant aux traces de roues de charrettes empreintes sur les rives. Mais quand le soleil fut couché, la nuit se fit vite dans ces chemins creux, et le dernier paysan auquel on s’adressa répondit d’un air d’insouciance :

— Marchez ! marchez ! vous n’avez plus qu’une petite lieue, et le chemin est toujours bon.

Or, c’était le sixième paysan qui, depuis environ deux heures, annonçait qu’on n’avait plus qu’une petite lieue à faire, et ce chemin, toujours si bon, était tel que le cheval était exténué, et les voyageurs au bout de leur patience. Marcelle elle-même commençait à craindre de verser ; car si le patachon et son bidet choisissaient en plein jour leur passage avec beaucoup d’adresse, il était impossible, qu’en pleine nuit, ils pussent éviter ces fausses voies que la coupure inégale des terrains rend aussi dangereuses que pittoresques, et qui, en s’interrompant tout à coup, vous exposent à un saut de dix ou douze pieds à pic. Le gamin n’avait jamais pénétré aussi avant dans la Vallée-Noire ; il s’impatientait, jurait comme un possédé chaque fois qu’il était forcé de retourner sur ses pas pour reprendre la voie ; il se plaignait de la soif, de la faim,