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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/108

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CORA.

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raître encore plus brune de ton et plus sombre d’expression. Elle semblait tirer vanité du caractère original de sa beauté.



Je revins à moi sur un grand fauteuil. (Page 107.)

Elle semblait avoir deviné qu’elle était belle autrement que toutes les autres : car je n’ai pas besoin de vous le dire, Cora étant d’un type rare et d’un coloris oriental, Cora ressemblant à la juive Rebecca, ou à la Juliette de Shakspeare, Cora majestueuse, souffrante et un peu farouche, Cora qui n’était ni rose, ni replette, ni agaçante, ni gentille, n’était ni aperçue ni soupçonnée dans la foule. Elle vivait là comme une rose épanouie dans le désert, comme une perle échouée sur le sable, et la première personne venue, à qui vous eussiez exprimé votre admiration à la vue de Cora, vous eût répondu : Oui, elle ne serait pas mal si elle était plus blanche et moins maigre.

J’étais si troublé auprès d’elle, si subitement épris, que vraiment j’oubliais toute la confiance qu’eussent dû m’inspirer mon habit neuf et mon gilet à rosaces. Il est vrai qu’elle y accordait fort peu d’attention, qu’elle écoutait d’un air distrait des fadeurs qui me faisaient suer sang et eau à débiter, qu’elle laissait, à chaque invitation de ma part, tomber de ses lèvres un mot bien faible, et, dans ma main tremblante, une main dont je sentais la froideur au travers de son gant. Hélas ! qu’elle était indifférente et hautaine, la fille de l’épicier ! Qu’elle était singulière et mystérieuse, la brune Cora ! Je ne pus jamais obtenir d’elle, dans toute la durée de la nuit, qu’une demi-douzaine de monosyllabes.

Il m’arriva le lendemain de lire, pour le malheur de ma vie, les Contes fantastiques. Pour mon malheur encore, aucune créature sous le ciel ne semblait être un type plus complet de la beauté fantastique et de la poésie allemande que Cora aux yeux verts et au corsage diaphane.

Les adorables poésies d’Hoffman commençaient à circuler dans la ville. Les matrones et les pères de famille trouvaient le genre détestable et le style de mauvais goût. Les notaires et les femmes d’avoués faisaient surtout une guerre à mort à l’invraisemblance des caractères et au romanesque des incidents. Le juge de paix du canton avait l’habitude de se promener autour des tables dans le cabinet de lecture, et de dire aux jeunes gens égarés par cette poésie étrangère et subversive : Rien n’est beau que le vrai, etc. Je me souviens qu’un vau-