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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/101

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

— Ah ! Henri ! lui dit-il, pourquoi donc ne voulais-tu pas me parler quand tu faisais Antoine ?

Marcelle commençait à expliquer avec stoïcisme à son amant dans quel nouveau désastre cet incendie précipitait le reste de sa fortune, lorsque M. Bricolin, la figure bouleversée, les vêtements en lambeaux et les mains toutes brûlées, entra dans la chaumière.

Au sortir de sa première terreur, le fermier avait travaillé avec une énergie et une audace désespérées à vouloir sauver ses bœufs et ses récoltes. Il avait failli être cent fois victime de son acharnement ; il n’avait renoncé à de vaines espérances qu’en se voyant au milieu d’un monceau de cendres. Alors, le découragement, le désespoir et une sorte de fureur s’étaient emparés de sa pauvre tête. Il était devenu comme fou, et il accourait vers Marcelle d’un air égaré, les idées confuses et la parole embarrassée.

— Ah ! vous voilà enfin, Madame ! dit-il d’une voix entrecoupée, je vous cherche dans tout le village, et je ne sais ce que vous devenez. Écoutez, écoutez, madame Marcelle !… Ce que j’ai à vous dire est très-important… Vous avez beau être tranquille, tout ce malheur-là retombe sur vous, tout ce dommage-là vous concerne !

— Je le sais, monsieur Bricolin ! répondit Marcelle avec un peu d’impatience. La vue de cet homme cupide n’était pas consolante pour elle en cet instant.

— Vous le savez ? reprit Bricolin avec une sorte de colère, et moi aussi, je le sais ! C’est à vous de rebâtir le domaine et de recomposer le cheptel de Blanchemont.

— Et avec quoi, s’il vous plaît, monsieur Bricolin ?

— Avec votre argent ! N’avez-vous pas de l’argent ? Ne vous en ai-je pas donné assez ?

— Je ne l’ai plus, monsieur Bricolin ! le portefeuille a brûlé.

— Vous avez laissé brûler mon portefeuille ? le portefeuille que je vous avais confié ? s’écria Bricolin exaspéré et en se frappant le front avec ses poings. Comment avez-vous été assez folle, assez bête, pour ne pas sauver le portefeuille, puisque vous avez bien eu le temps de sauver votre fils ?

— J’ai sauvé Rose aussi, monsieur Bricolin. C’est moi qui l’ai portée dans mes bras hors de la maison. Pendant ce temps, le portefeuille a brûlé ; je ne le regrette pas.

— Ce n’est pas vrai, vous l’avez !

— Je vous jure devant Dieu que non. Le meuble où il était, tous les meubles de cette chambre ont brûlé pendant qu’on sauvait les personnes. Vous le savez bien, je vous l’ai dit, car vous m’avez interrogée là-dessus ; mais vous ne m’avez pas entendue, ou vous ne vous souvenez pas.

— Ah ! si, je m’en souviens, dit le fermier consterné, mais j’ai cru que vous me trompiez.

— Et pourquoi vous tromperais-je ? Cet argent n’était-il pas à moi ?

— À vous ? Vous ne niez donc pas que je vous ai acheté hier soir votre terre, que je vous l’ai payée et qu’elle m’appartient ?

— Comment la pensée vous vient-elle que je sois capable de le nier ?

— Ah ! pardon, pardon, Madame ! je n’ai pas ma tête ! dit le fermier abattu et calmé.

— Je le vois bien, dit Marcelle d’un ton de mépris auquel il ne prit pas garde.

— C’est égal, la réparation des bâtiments et le cheptel sont à votre charge, reprit-il après un silence pendant lequel ses idées se confondirent de nouveau.

— De deux choses l’une, monsieur Bricolin, dit Marcelle en levant les épaules : ou vous n’avez pas acheté le domaine, et il m’appartient de réparer le mal, ou je vous l’ai vendu et je n’ai pas à m’en occuper ; choisissez !

— C’est vrai ! dit encore Bricolin tombant dans une nouvelle stupeur. Puis il reprit bien vite : Oh ! je vous l’ai bel et bien acheté, payé, vous ne pouvez pas nier ça ! J’ai votre acte qui porte quittance, je ne l’ai pas laissé brûler, moi ! Ma femme l’a dans sa poche.

— En ce cas, vous êtes tranquille, et moi aussi, car j’ai aussi le double de notre acte dans ma poche.

— Mais vous devez supporter le dommage ! s’écria Bricolin avec une sombre fureur. Je ne vous ai pas acheté une terre sans bâtiment et sans cheptel. Il y a là une perte de cinquante mille francs, au moins !

— Je n’en sais rien, mais le désastre a eu lieu après la vente.

— C’est vous qui avez mis le feu !

— C’est très-probable ! dit Marcelle avec un froid mépris, et j’y ai jeté le prix de ma terre pour m’amuser !

— Pardon, pardon, je suis malade ! dit le fermier ; perdre tant d’argent dans une nuit !… Mais c’est égal, madame Marcelle, vous me devez une indemnité pour mon malheur. J’ai toujours eu du malheur avec votre famille. Mon père, pour un dépôt que lui avait fait votre grand-père, a été mis à la torture par les chauffeurs, et a perdu cinquante mille francs qui étaient à lui.

— Les suites de ce malheur sont irréparables, puisque votre père y a perdu la santé de l’âme et du corps. Mais ma famille est fort innocente du crime des brigands ; et quant à la perte de votre argent, elle a été largement compensée par mon grand-père.

— C’est vrai, c’était un digne maître ! Aussi, vous devez faire comme lui, vous devez m’indemniser !

— Vous tenez tant à l’argent, et j’y tiens si peu, monsieur Bricolin, que je vous satisferais si j’étais en mesure de le faire. Mais vous oubliez que j’ai tout perdu, jusqu’à une misérable somme de deux mille francs que j’avais retirée de la vente de ma voiture, jusqu’à mes vêtements et à mon linge. Mon fils ne peut pas même dire qu’il ne possède au monde en ce moment-ci que les habits qui le couvrent, car je l’ai emporté nu de votre maison, et si cette femme que voici ne l’avait pris chez elle avec une sublime charité pour le couvrir des pauvres habits d’un de ses enfants, je serais forcée de vous demander l’aumône d’une blouse et d’une paire de sabots pour lui. Laissez-moi donc tranquille, je vous en supplie, j’ai la force de supporter mon malheur ; mais votre rapacité m’indigne et me fatigue.

— C’est assez, Monsieur, dit Lémor, qui ne pouvait plus se contenir. Sortez, laissez madame en paix.

Bricolin n’entendit pas cette apostrophe. Il s’était laissé tomber sur une chaise, sensible au dénûment absolu de Marcelle, en ce qu’il lui ôtait toute espérance de la rançonner. — Ainsi, s’écria-t-il avec désespoir, en frappant des poings sur la table, j’ai cru faire un bon marché cette nuit, j’ai acheté Blanchemont deux cent cinquante mille francs, et voilà que ce matin j’ai cinquante mille francs de perte en bâtiments et en bestiaux ! Ça fait, dit-il en sanglotant, que le domaine me revient à trois cent mille francs comme vous le vouliez !

— Il ne me semble pas que ce soit ma faute, ni que j’en profite, dit froidement Marcelle dont l’indignation tomba en voyant celle de Lémor, et qui le retenait pour le forcer à se modérer.

— C’est donc là tout votre malheur, monsieur Bricolin ? dit naïvement la Piaulette émerveillée de tout ce qu’elle entendait. Vraiment, je m’en arrangerais bien ! Cette pauvre dame a tout perdu, vous êtes encore riche, aussi riche qu’hier soir, et vous lui demandez quelque chose ? C’est drôle tout de même ! Si Blanchemont ne vous revient, avec votre malheur, qu’à trois cent mille francs, c’est encore joliment bon marché. J’en sais bien qui en auraient donné davantage.

— Qu’est-ce que vous dites, vous ? répondit Bricolin. Taisez-vous, vous n’êtes qu’une sotte et une commère.

— Merci, Monsieur, dit la Piaulette ; et, se retournant avec fierté vers Marcelle : C’est égal, Madame, dit-elle ; puisque vous avez tout perdu, vous pouvez bien rester chez moi tant que vous voudrez, et partager mon pain noir. Je ne vous le reprocherai pas et je ne vous renverrai jamais.

— Écoutez, Monsieur ! dit Lémor, et rougissez !

— Vous, je ne sais pas qui vous êtes, répondit Bricolin furieux. Personne ne vous connaît ici ; vous avez l’air d’un meunier comme j’ai l’air d’un évêque. Mais vous n’irez pas loin, mon garçon ! Je vous désignerai aux gendarmes pour qu’on vous demande vos papiers, et si