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LA DERNIÈRE ALDINI.

préférer et ce qu’elle préférait sans doute à tout au monde. Ce dernier argument eut plus de puissance que tous les autres. Elle fondit en larmes, et m’exprima son admiration et sa reconnaissance avec l’enthousiasme de la passion.

À partir de ce jour, tout rentra dans le repos au palais Aldini. Ce petit monde subalterne avait eu sa crise révolutionnaire. Il eut son pacificateur, et je m’amusai en secret de mon rôle de grand citoyen avec un héroïsme enfantin. Mandola qui commençait à devenir lettré, me regardait avec étonnement m’occuper des plus rudes travaux, et, me parlant tout bas d’un air paternel, m’appelait à la dérobée son Cincinnato et son Pompilio.

J’avais pris en effet avec moi-même, et je tins courageusement la résolution de ne plus recevoir le moindre bienfait de la femme dont je voulais être l’amant. Puisque le seul moyen de la posséder en secret, c’était de rester dans sa maison sur le pied de valet, il me semblait que je pouvais rétablir l’égalité entre elle et moi en proportionnant mes services à mon salaire. Jusque-là, ce salaire avait été considérable et non proportionné à mon travail, qui, pendant quelque temps même, avait été tout à fait nul. Je résolus de réparer le temps perdu ; je me mis à tout ranger, à tout nettoyer, à faire les commissions, à porter même l’eau et le bois, à vernir et à brosser la gondole, en un mot, à faire la besogne de dix personnes, et je la fis gaiement, en fredonnant mes plus plus beaux airs d’opéra et mes plus belles strophes épiques. Ce qui m’amusa le plus, ce fut de prendre soin des tableaux de famille et de secouer la poussière qui obscurcissait, chaque matin, le majestueux regard de Torquato. Quand j’avais fini sa toilette, je lui ôtais respectueusement mon bonnet en lui adressant ironiquement quelque parodie de mes vers héroïques.

Les prolétaires vénitiens, et les gondoliers particulièrement, ont, vous le savez, le goût des joyaux. Ils dépensent une bonne partie de ce qu’ils gagnent en bagues antiques, en camées de chemises, en épingles de cravate, en chaînes à breloques, etc. Je m’étais laissé donner beaucoup de ces hochets. Je les reportai tous à madame Aldini, et ne voulus même plus porter de boucles d’argent à mes souliers. Mais mon sacrifice le plus méritoire fut de renoncer à la musique. Je considérai que mon travail, quelque laborieux qu’il fût, ne pouvait compenser les dépenses que mon assiduité au théâtre et les leçons du professeur de chant occasionnaient à la signora. Je me déclarai enrhumé à perpétuité, et, au lieu d’aller à la Fenice avec elle, je me mis à lire dans les vestibules du théâtre. Je comprenais aussi que j’étais ignorant, et, bien que ma maîtresse ne le fût guère moins, je voulais étendre un peu mes idées et ne pas la faire rougir de mes bévues. J’étudiai la langue-mère avec ardeur, et je m’attachai à ne plus estropier misérablement les vers, comme tous les bacarolles ont coutume de le faire. Quelque chose aussi me disait, au fond du cœur, que cette étude me serait utile par la suite, et que ce que je perdais en progrès, sous le rapport du chant, je le regagnais de l’autre en réformant mon accent et ma prononciation.

Quelques jours de cette louable conduite suffirent à me rendre le calme. Jamais je n’avais été plus fort, plus gai, et, au dire de Salomé, plus beau qu’avec mes habits propres et modestes, mon air doux et mes mains brunies par le hâle. Tout le monde m’avait rendu la confiance, l’estime et les mille petits soins dont je jouissais auparavant. La belle Alezia, qui avait une grande déférence pour le jugement de sa gouvernante juive, me laissait même baiser le bout de ses tresses noires, ornées de nœuds écarlates et de perles fines.

Une seule personne restait triste et tourmentée, c’était la signora ; sa santé loin de revenir, empirait de jour en jour. À chaque instant je surprenais ses beaux yeux bleus pleins de larmes, attachés sur moi avec un air de tendresse et de douleur inexprimable. Elle ne pouvait pas s’habituer à me voir travailler ainsi. J’aurais été son fils qu’elle ne se serait pas affligée davantage de me voir porter des fardeaux et recevoir la pluie. Sa sollicitude m’impatientait même un peu, et les efforts qu’elle faisait pour la renfermer la lui rendaient plus pénible encore. Il s’était opéré en elle je ne sais quelle révolution imprévue. Cet amour qui avait fait jusque-là, comme elle me le disait elle-même, son tourment et sa joie, semblait ne plus faire désormais que sa consternation et sa honte. Elle n’évitait plus, comme autrefois, les occasions d’être seule avec moi ; au contraire, elle les faisait naître ; mais dès que je me mettais à ses genoux, elle éclatait en sanglots et changeait en scènes d’attendrissement les heures promises à la volupté. Je m’efforçais en vain de comprendre ce qui se passait en elle. Elle se faisait arracher des réponses vagues, toujours bonnes et tendres, mais déraisonnables, et qui me jetaient dans mille perplexités. Je ne savais comment m’y prendre pour consoler et fortifier cette âme abattue. J’étais dévoré de désirs, et il me semblait qu’une heure d’effusion et d’enthousiasme réciproque eût été plus éloquente que toutes ces paroles et toutes ces larmes ; mais je ressentais pour elle trop de respect et trop de dévouement pour ne pas lui faire le sacrifice de mes transports. Je sentais qu’il m’eût été facile de surprendre les sens de cette femme faible de corps et d’esprit ; mais je craignais trop les pleurs du lendemain, et je ne voulais devoir mon bonheur qu’à sa confiance et à son amour. Ce jour ne vint pas, et je dois dire, à la honte de la faiblesse féminine, que mes vœux eussent été comblés si j’avais eu moins de délicatesse et de désintéressement. J’avais espéré que Bianca m’encouragerait ; je vis bientôt qu’elle me craignait au contraire, et qu’à mon approche elle frémissait comme si je lui eusse apporté le crime et les remords. Je ne réussissais à la rassurer que pour la voir s’affliger davantage, et accuser la destinée comme s’il n’eût pas dépendu de sa volonté d’en tirer un meilleur parti. Puis, une secrète honte brisait cette âme timorée. La dévotion s’emparait d’elle de plus en plus ; son confesseur la gouvernait et l’épouvantait. Il lui défendait d’avoir des amants, et elle qui avait su résister au confesseur, quand il s’était agi de M. Lanfranchi et de M. Montalegri, ne trouvait pas pour moi le même courage. Peu à peu je parvins à lui arracher l’aveu de toutes ses souffrances et de tous ses combats. Elle avait révélé à son directeur tous les détails de notre amour, et il lui avait fait un crime énorme de cette affection basse et criminelle. Il lui avait interdit de penser au mariage avec moi, encore plus peut-être que de s’abandonner à la passion ; et il l’avait tellement effrayée en la menaçant de la repousser du sein de l’Église, que son esprit doux et craintif, partagé entre le désir de me rendre heureux et la peur de se damner, était en proie à une véritable agonie.

Madame Aldini avait eu jusque-là une dévotion si facile, si tolérante, si véritablement italienne, que je ne fus pas peu surpris de la voir tourner au sérieux précisément au milieu d’une de ces crises de la passion qui semblent le plus exclure de pareilles recrudescences. Je fis de grands efforts sur ma pauvre tête inexpérimentée pour comprendre ce phénomène, et j’en vins à bout. Bianca m’aimait peut-être plus qu’elle n’avait aimé le comte et le prince ; mais elle n’avait pas l’âme assez forte ni l’esprit assez éclairé pour s’élever au-dessus de l’opinion. Elle se plaignait de la morgue des autres ; mais elle donnait à cette morgue une valeur réelle par la peur qu’elle en avait. En un mot, elle était soumise plus que personne au préjugé qu’un instant elle avait voulu braver. Elle avait espéré trouver, dans l’appui de l’Église, par le sacrement et un redoublement de ferveur catholique, la force qu’elle ne trouvait pas en elle-même, et dont pourtant elle n’avait pas eu besoin avec ses précédents amants, parce qu’ils étaient patriciens et que le monde était pour eux. Mais maintenant l’Église la menaçait, le monde allait la maudire ; combattre à la fois et le monde et l’Église était une tâche au-dessus de son énergie.

Et puis encore, peut être son amour avait-il diminué au moment où j’en étais devenu digne ; peut-être, au lieu d’apprécier la grandeur d’âme qui m’avait fait redescendre volontairement du salon à l’office, elle avait cru voir, dans cette conduite courageuse, le manque d’élévation et le goût inné de la servitude. Elle croyait