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Page:Sénèque - Oeuvres complètes, trad Charpentier, Tome III, 1860.djvu/281

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(5) Il appartient, croyez-moi, à un grand homme, élevé au-dessus des erreurs humaines, de ne se point laisser dérober la plus petite partie de son temps : car celui-là a joui d’une très longue vie qui a su n’employer qu’à vivre tout le temps de sa durée ; il n’en a rien laissé d’oiseux ni de stérile ; il n’en a rien mis à la disposition d’un autre ; il n’a rien trouvé qui fût digne d’être échangé contre son temps, dont il est le gardien économe : aussi la vie a-t-elle été suffisante pour lui, mais nécessairement doit-elle manquer à ceux qui la laissent gaspiller par tout le monde.

(6) Et ne croyez pas qu’ils soient sans s’apercevoir de ce qu’ils perdent : vous entendrez souvent la plupart de ceux qu’une grande prospérité accable, au milieu de la foule de leurs clients, du conflit des procès, et des autres honorables misères, s’écrier : « Je n’ai pas le temps de vivre ! »

(7) Pourquoi donc ? parce que tous ceux qui vous attirent à eux, vous enlèvent à vous-même. Combien de jours ne vous ont pas dérobés cet accusé, ce candidat, cette vieille fatiguée d’enterrer ses héritiers, et cet homme riche, qui fait le malade pour irriter la cupidité des coureurs de successions ! Et ce puissant ami qui vous recherche, non par amitié, mais par ostentation ! Supputez, dis-je, un à un et passez en revue tous les jours de votre vie, et vous verrez qu’il n’en est resté pour vous qu’un très petit nombre, et de ceux qui ne valent pas la peine d’en parler.

(8) Celui-ci, qui vient d’obtenir les faisceaux qu’il avait désirés avec ardeur, n’aspire qu’à les déposer, et dit souvent : Quand cette année sera-t-elle passée ? Cet autre, en donnant des jeux dont il remerciait le sort de lui avoir attribué la célébration : Ah ! dit-il, quand serai-je délivré de tout cet embarras ? On s’arrache cet avocat dans tous les tribunaux, il attire un si grand