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LES MUSES FRANÇAISES

Sans rêves, sans espoirs, sans regrets, sans pensée, N’ayant que cet instinct aveugle : aller manger ! Échangeant rarement quelque mot bref et fort. Simple et lourd comme vous — et comme vous plein d’ombre ; Sans un cri de fureur, sans un blasphème au sort Qui vous fait à la fois la faiblesse — et le nombre ! Sans un appel de lutte et de sombre vouloir Qui vous redresse tous dans la révolte immense… Compagnon de labeur, qui revenez le soir. Redoutables et nuls dans votre inconscience ! (Maman et autres poèmes.)

AUX POÈTES

Hé bien ! non, hé bien non, je ne vous comprends pas ! Vous vous plaignez, ô grands, que j’admire d’en bas, Infime, humble, et pourtant plus grande que vous n’êtes !… Vous tous que je révère, ô divins ciseleurs Des vers taillés dans l’or ; et vous les fiers penseurs, Vous qui formez l’élite, artistes et poètes ; Tous vous pleurez sur vous, sur votre cœur blessé, Sur la joie envolée et l’amour délaissé, Sur l’amie oublieuse — ou sur votre âme errante Qui n’a pas su rester dans le nid que deux bras Lui faisaient doux et chaud ! Tous vous pleurez tout bas Ou vous criez tout haut que la vie est méchante ! Hé bien ! non ! je ne puis vous comprendre et saisir pourquoi ce dégoût vain après ce vain désir, Pourquoi ces pleurs de rage après ces cris de joie. Pourquoi cette amertume immense en votre cœur. Pourquoi ces fronts pâlis et ces frissons d’horreur. Où toute volupté dans le mépris se noie !… N’est-ce donc pas assez d’avoir connu l’amour D’un élan merveilleux jusqu’au divin séjour Où le dieu rayonnant sourit à ses fidèles, N’êtes— vous pas montés, frémissants de bonheur, N’avez-vous pas goûté l'orgueilleuse douceur De planer sur la joie et la douleur mortelles ?