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rope, qui ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels les plus nobles âmes des hommes ont été réduites à néant dans un désespoir fréné-

    que le génie de Victor Hogo n’était que le grandissement de son talent par le travail). D’ailleurs la simple lecture de l’œuvre de Victor Hugo donne bien cette impression d’un écrivain connaissant admirablement sa langue. À tout moment les termes techniques de chaque art sont pris dans leur sens exact. Dans la seule pièce : à l’Arc de Triomphe, je me rappelle :

    « Sur les monuments qu’on révère
    Le temps jette un charme sévère
    De leur façade à leur chevet
    C’est le temps qui creuse une ride
    Dans un claveau trop indigent…
    Quand ma pensée ainsi vieillissant ton attique
    … Se refuse enfin lasse à porter l’archivolte. »

    Quant aux expressions employées dans toute leur force antique, entourées de toute leur gloire latine, le vers qui termine une des plus belles pièces des Contemplations : « Ni l’importunité des sinistres oiseaux » peut s’enorgueillir de l’ancêtre glorieux dont il descend en droite ligne (« importunique volucres »). Si je me suis attardé à cet exemple d’Hugo c’est pour montrer qu’en effet un grand écrivain sait son dictionnaire et ses grands écrivains avant d’écrire. Mais en écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce qu’il veut exprimer et choisit les mots qui l’expriment le mieux, avec le plus de force, de couleur et d’harmonie. Il les choisit dans un vocabulaire excellent, parce que c’est celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses études ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il n’y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à son génie. Il ne s’arrête pas avec complaisance à :

    « C’est le temps qui creuse une ride
    Dans un claveau trop indigent. »
    Car déjà il s’élance vers une pensée plus belle :
    « Qui sur l’angle d’un marbre aride
    Passe son pouce intelligent, »

    et l’on sait qu’emporté toujours vers des beautés plus hautes il arrivera bientot à :

    « Rêve à l’artiste grec qui versa de sa main
    Quelque chose de beau comme un sourire humain
    Sur le profil des propylées. »

    Sa langue, si savante et si riche qu’elle soit, n’est que le clavier sur lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à la rareté du terme pendant qu’il écrit, son œuvre ne porte pas la trace, la tare, d’une affectation. — Quant aux manières de dire qui ne nous appartiennent pas en propre, elles ne sont encore une fois, chez les disciples mêmes de l’écrivain qui les mit à la mode, que la preuve de l’absence