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déformation s’étendant à tout, grâce à ce qu’on apprend dans les écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées humaines) ; il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie ; bien plus, la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux, ou même mourront pour eux, s’imaginant qu’ils signifient telle, ou telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de tels mots portent des manteaux de caméléons — des manteaux de lions du sol[1] de la couleur qu’a chez tous les hommes le sol même de leur imagination, ils s’embusquent sur ce sol, et, d’un bond, déchirent leur homme. Il n’y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les hommes : quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin ; le mot à la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez arriver à lui sans avoir recours à son ministère.

17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l’anglais il y a une fatale puissance d’équivoque mise entre les mains des hommes, qu’ils le veuillent ou non, par le fait qu’ils ont licence d’employer des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la rendre imposante et des

  1. Allusion à l’étymologie de caméléon : χαμαι λεων.