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soyez sûr aussi, si l’auteur a une valeur quelconque, que, que vous n’arriverez pas d’un seul coup à sa pensée ; bien plus qu’à sa pensée entière vous n’arriverez d’aucune façon avant bien longtemps. Non qu’il ne dise ce qu’il veut dire, et aussi qu’il ne le dise fortement ; mais cette pensée, il ne peut pas la dire tout entière et, ce qui est plus étrange, il ne le veut pas, mais d’une manière cachée et par paraboles, de façon qu’il puisse savoir que vous avez besoin d’elle[1]. Je ne puis découvrir entièrement la raison de ceci, ni analyser cette cruelle réticence qui est au cœur des sages et leur

  1. Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la splendeur des beaux livres comme celle des belles matinées est une brume naturelle, l’haleine en quelque sorte du génie, qu’il exhale sans le savoir, et non un voile artificiel dont il entourerait volontairement son œuvre pour la cacher au vulgaire. Quand Huskin dit : « Il veut savoir si vous en êtes digne », c’est une simple figure. Car donner à sa pensée une forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le public, la diminue, et fait l’écrivain facile, l’écrivain de second ordre. Mais envelopper sa pensée pour ne la laisser saisir que de ceux qui prendraient la peine de lever le voile; fait l’écrivain difficile qui est aussi un écrivain de second ordre. L’écrivain de premier ordre est celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité intérieure, la vision de sa pensée a laquelle il ne peut rien changer, — et sans se demander si ces mots plairont au vulgaire ou « l’écarteront ». Parfois le grand écrivain sent qu’au lieu de ces phrases au fond desquelles tremble une lueur incertaine que tant de regards n’apercevront pas, il pourrait (rien qu’en juxtaposant et en exhibant les métaux charmants qu’il fait fondre sans pitié et disparaître pour composer ce sombre émail), se faire reconnaître grand homme par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique, par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa maîtresse. Alors il fera un livre de second ordre avec tout ce qui est tu dans un beau livre et qui compose sa noble atmosphère de silence, ce merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu’on n’a pas dit. Au lieu d’écrire l’« Éducation sentimentale » il écrira « Fort comme la Mort ». Et ce n’est pas le désir d’écrire plutôt l’Éducation Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines beautés, ce n’est aucune considération étrangère à son œuvre, aucun raisonnement où il dise : « je ». Il n’est que le lieu où se forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout moment, fabriquent et retouchent la forme nécessaire et unique ou elles vont s’incarner. (Note du traducteur.)